Mais c’était comme une supplication secrète, pour que Maxime affirmât, pour que Maxime redoublât. Les nouvelles apportées ajoutaient encore au chaos, y mettaient le comble, mais en même temps, elles commençaient à diriger les forces éperdues de l’esprit vers un point fixe. Le premier aboiement du chien qui groupe le troupeau.
Clerambault n’eut plus qu’un désir: rejoindre le troupeau, se frotter aux bêtes humaines, ses frères, sentir comme eux, agir comme eux.—Bien qu’il fût épuisé par la veille, il alla, malgré sa femme, prendre avec Maxime le train pour Paris. Ils attendirent longuement à la gare, puis dans le train. Les voies étaient encombrées et les wagons remplis. Dans l’agitation commune, celle de Clerambault trouvait un apaisement. Il interrogeait, il écoutait; tous fraternisaient. Et tous, sans trop savoir encore ce qu’ils pensaient, sentaient qu’ils pensaient de même: la même énigme, la même épreuve les menaçaient; mais on n’était plus tout seul pour en venir à bout, ou pour succomber sous elles: cela rassurait un peu; on sentait la chaleur les uns des autres. Plus de distinction de classes: ni ouvriers ni bourgeois; on ne regardait plus aux habits, ni aux mains; on regardait aux yeux, où palpitait la même lueur de vie, qui vacillait sous la même approche de la mort. Et tous ces pauvres gens étaient si visiblement étrangers aux causes de la catastrophe, à cette fatalité suspendue, que le sentiment de leur innocence les amenait enfantinement tous à chercher les coupables, ailleurs. Cela aussi était consolant et calmant pour la conscience.
Quand Clerambault arriva à Paris, il respirait mieux; à son agonie de la nuit passée avait succédé une mélancolie stoïque et virile.
Il n’était encore qu’à la première étape.
Le décret de mobilisation générale venait d’être affiché aux portes des mairies. Les gens, silencieusement, lisaient, relisaient, partaient, sans échanger un mot. Après l’anxieuse attente des jours précédents,—(la foule autour des kiosques à journaux, les gens assis sur le trottoir, guettant l’heure des nouvelles, et, quand les feuilles arrivaient, se groupant pour les lire),—c’était la certitude! Elle était une détente. Le malheur obscur qu’on sent venir, sans savoir à quelle heure et de quelle part, donne la fièvre. Mais une fois qu’il est là, on respire, on le dévisage, et on retrousse ses manches. Il y eut quelques heures de recueillement puissant. Paris prenait son souffle et préparait ses poings. Puis, ce qui gonflait les âmes se répandit au dehors. Les maisons se vidèrent, et dans les rues coula un fleuve humain, dont toutes les gouttes se cherchaient pour se fondre.
Clerambault tomba au milieu, et fut bu. D’un seul coup. Au sortir de la gare, à peine avait-il mis le pied sur les pavés. Sans mots, sans gestes, sans incidents. L’exaltation sereine du flot coula en lui. Ce grand peuple était pur encore de violence. Il se savait (il se croyait) innocent, et ses millions de cœurs, en cette première heure où la guerre était vierge, brûlaient d’un enthousiasme sérieux et sacré. Dans cette calme et fière ivresse il entrait le sentiment de l’injustice qu’on lui faisait, le juste orgueil de sa force, des sacrifices qu’il allait consentir, la pitié sur soi-même, la pitié sur les autres qui étaient devenus un morceau de soi-même, ses frères, ses enfants, ses aimés, tous étant chair à chair serrés, collés ensemble par l’étreinte surhumaine,—la conscience du corps gigantesque formé par leur union,—et l’apparition, au-dessus de leurs têtes, du fantôme qui incarnait cette union,—la Patrie. Mi-bête, mi-dieu, comme le sphinx d’Égypte ou le taureau assyrien; mais nul ne voyait alors que ses yeux rayonnants: ses pieds restaient cachés. Elle était le Monstre divin, en qui chacun des vivants se retrouve multiplié,—l’Immortelle dévorante, où ceux qui vont mourir veulent croire qu’ils resteront vivants, supra-vivants, et nimbés de gloire. Sa présence invisible coulait dans l’air, comme un vin. Et chacun apportait dans la cuve aux vendanges sa hotte, son panier, sa grappe: ses idées, ses passions, son dévouement, ses intérêts. Il y avait bien des insectes répugnants dans le raisin, bien des ordures sous les sabots qui foulaient; mais le vin était de rubis et faisait flamber le cœur.—Clerambault en lampa sans mesure.
Il n’en fut pourtant pas vraiment métamorphosé. Son âme n’était pas changée. Elle n’était qu’oubliée. Dès qu’il se retrouvait seul, il la retrouvait gémissante.—Aussi, son instinct lui faisait fuir la solitude. Il s’entêta à ne plus rentrer à Saint-Prix, où la famille avait l’habitude de passer la belle saison, et il se réinstalla dans son appartement de Paris, un cinquième, rue d’Assas. Il ne voulut même pas attendre huit jours, même pas retourner là-bas, pour aider au déménagement. Il avait besoin de la chaleur amicale, qui montait de Paris, qui entrait par ses fenêtres. Toute occasion lui fut bonne pour s’y plonger, pour descendre dans la rue, se joindre aux groupes, suivre les manifestations, acheter pêle-mêle tous les journaux, qu’il méprisait, en temps ordinaire. Il revenait de là toujours plus dépersonnalisé, anesthésié pour ce qui se passait au fond de lui, déshabitué de sa propre conscience, étranger dans sa maison,—son moi. C’est pourquoi il se sentait plus chez lui, dehors que dedans.