—Vous? Mais non, ce sont les autres.
—Moi, comme les autres. Pardonnez-nous à tous.
—Vous êtes le dernier qui devriez le dire.
—Je dois être le premier, car je suis un des rares qui se rendent compte de leur crime.
Et il commença un réquisitoire contre sa génération,—qu’il interrompit, d’un geste découragé.
—Tout cela ne répare rien. Dites-moi ce que vous avez souffert.
Il y avait dans sa voix tant d’humilité que Moreau se sentit inondé d’affection pour le vieil homme qui s’accusait. Sa défiance s’était fondue. Il ouvrit la porte secrète de sa pensée amère et meurtrie. Il avoua que, plusieurs fois déjà, il était venu jusqu’à l’entrée de la maison, sans se décider à remettre sa lettre,—(que, du reste, il se refusait à montrer).—Depuis sa sortie de l’hôpital, il n’avait pu causer avec personne. Les gens de l’arrière le révoltaient par l’étalage de leurs petites préoccupations, de leurs affaires, de leurs plaisirs, des restrictions à leurs plaisirs, de leur égoïsme, de leur ignorance et de leur incompréhension. Il était un étranger parmi eux, plus que chez les sauvages d’Afrique. D’ailleurs,—(il s’interrompit, reprit, par demi-mots gênés et irrités, qui lui restaient accrochés au gosier)—ce n’était pas seulement parmi eux, c’était parmi tous les hommes, qu’il était un étranger; retranché de la vie normale, des joies et des labeurs de tous, par ses infirmités qui faisaient de lui une épave: il était borgne et manchot; il en avait une honte absurde, qui le brûlait. Les regards de commisération hâtive, qu’il avait cru surprendre dans la rue, le faisaient rougir, comme une aumône qu’on jette de côté, en détournant la tête du spectacle déplaisant. Car, dans son amour-propre, il s’exagérait sa laideur. Il avait le dégoût de la difformité. Il pensait aux joies perdues, à sa jeunesse saccagée; il était jaloux des couples qu’il voyait passer et il s’enfermait pour pleurer.
Ce n’était pas tout encore; et lorsqu’il se fut déchargé du gros de son amertume dans la compassion de Clerambault, qui l’encourageait à parler, il atteignit au fond du mal, que lui et ses compagnons portaient avec terreur, comme un cancer qu’on n’ose pas regarder. Au travers de ses paroles obscures, violentes, tourmentées, Clerambault aperçut ce qui dévastait l’âme de ces jeunes gens: ce n’était pas uniquement leur jeunesse ruinée, leur vie sacrifiée (encore que ce fût une douleur terrible... Oh! comme il est facile aux cœurs secs, aux vieux égoïstes, aux intellectuels décharnés, de blâmer rigidement cet amour de la jeune vie et le désespoir de la perdre!...). Mais le plus affreux était de ne pas savoir pourquoi on sacrifiait cette vie, et le soupçon empoisonné qu’elle était gâchée pour rien. Car ce n’était pas l’appât grossier d’une vaine suprématie de race, ou d’un lopin de terre disputé entre États, qui pouvait apaiser la douleur des victimes. Ils savaient maintenant de quelle longueur de terre l’homme a besoin pour mourir, et que le sang de toutes les races est le même fleuve de vie qui s’y perd.
Et Clerambault, à qui la conscience de son devoir de grand aîné auprès de ces jeunes gens prêtait le calme, que seul il n’aurait pas eu, chargea leur messager de paroles d’espoir et de consolation.
—Non, vos souffrances ne sont pas perdues. Elles sont le fruit d’une erreur cruelle. Mais les erreurs mêmes ne sont point perdues. Le fléau d’aujourd’hui est l’explosion d’un mal qui ronge l’Europe depuis des siècles. Orgueil et cupidité, Étatisme sans conscience, peste capitaliste, machine monstrueuse de la «Civilisation», faite d’intolérance, d’hypocrisie et de violence. Tout craque, tout est à refaire, et la tâche est immense. Ne parlez point de découragement! Vous avez la plus grande œuvre qui soit offerte à une génération. Il s’agit de voir clair, par delà le feu des tranchées et les gaz asphyxiants dont vous aveuglent, autant que l’ennemi, les excitateurs de l’arrière. De voir le vrai combat. Il n’est pas contre un peuple. Il est contre une société malsaine, fondée sur l’exploitation et la rivalité des peuples, sur l’asservissement de la conscience libre à la machine-État. Les peuples résignés ou sceptiques ne l’eussent pas reconnu, avec cette tragique évidence, sans les souffrances de cette guerre qui les labourent. Je ne bénis pas la souffrance. Laissons cette aberration aux dévots des vieilles religions! Nous n’aimons pas la douleur, et nous voulons la joie. Mais quand la douleur vient, au moins qu’elle nous serve! Ce que vous souffrez, que d’autres ne le souffrent plus! Allons, ne pliez point! On vous enseigne qu’une fois donné, dans la bataille, l’ordre d’attaque, il est encore plus dangereux de reculer que d’avancer. Ne vous retournez donc plus, laissez derrière vous vos ruines, et marchez vers le monde nouveau!