A mesure qu’il parlait, il voyait les yeux de son jeune auditeur, qui semblaient dire:
—Encore! Encore plus! Plus que des espérances! Donne-moi des certitudes, donne-moi la victoire prochaine!
Il y a chez tous les hommes un tel besoin de leurre! Même chez les meilleurs. En échange de leurs sacrifices à l’idéal entrevu, il faut qu’on leur promette la réalisation prochaine de cet idéal, ou au moins une compensation éternelle, comme font les religions. Jésus ne fut suivi que parce qu’on lui prêta l’assurance d’une victoire ici-bas, ou là-haut.—Mais qui veut être vrai ne peut pas promettre la victoire. Il ne peut pas ignorer les risques: peut-être ne sera-t-elle pas atteinte; en tout cas, pas d’ici à longtemps. Pour les disciples, une telle pensée est d’un pessimisme accablant. Le maître cependant, lui, n’est pas pessimiste. Il a le calme de l’homme qui, après une montée, embrasse d’en haut l’ensemble de la contrée. Eux ne voient que la pente aride à monter. Comment leur communiquer ce calme?... Mais s’ils ne peuvent pas voir par les yeux du maître, ils peuvent voir ses yeux, où se reflète la vision qui leur est refusée; ils y puisent l’assurance que lui qui sait la vérité (ils le croient!...) est délivré de leurs troubles.
Cette sécurité de l’âme, cette harmonie intérieure, que les yeux de Julien Moreau cherchaient dans les yeux de Clerambault, Clerambault, tourmenté, ne la possédait point... Ne la possédait-il point?...—Or, regardant Julien, en souriant humblement, comme pour s’excuser, il vit... il vit que Julien l’avait trouvée en lui... Et voici que, de même qu’en montant au milieu du brouillard on est soudain dans la lumière, il vit que la lumière était en lui. Elle était venue à lui, parce qu’il lui fallait en éclairer un autre.
L’infirme était parti, rasséréné. Clerambault demeurait étourdi d’une légère ivresse. Il se taisait, goûtant le bonheur étrange qu’éprouve une âme, personnellement infortunée, à sentir qu’elle participe au bonheur d’autres âmes, présentes ou à venir. Le bonheur, l’instinct profond, la plénitude de l’être... Tous les êtres y aspirent, mais il n’est pas le même pour tous. Les uns veulent avoir; pour d’autres, voir c’est avoir; et pour d’autres, croire, c’est voir. Et tous ne forment qu’une chaîne, que cet instinct relie: depuis ceux qui ne cherchent que leur bien, celui de leur famille, celui de leur nation, jusqu’à l’être qui embrasse les millions d’êtres, tout le bonheur total. Et tel qui n’a point le bonheur, le porte pour les autres, ainsi que Clerambault, et ne s’en doute point: car les autres voient déjà la lumière sur son front, quand ses yeux sont encore dans l’ombre.
Le regard du jeune ami venait de révéler au pauvre Clerambault sa richesse inconnue. Et la conscience du message divin dont il était chargé rétablissait son union perdue avec les hommes. Ils ne le combattaient que parce qu’il était leur pionnier téméraire, leur Christophe Colomb qui s’obstine, sur l’Océan désert, à leur ouvrir la voie du Nouveau Monde. Ils l’insultent, mais ils le suivent. Car toute pensée vraie, qu’elle soit ou non comprise, est le vaisseau lancé qui remorque à sa suite les âmes du passé.
A partir de ce jour, il détourna les yeux du fait irréparable de la guerre et des morts, pour se tourner vers les vivants et vers l’avenir qui est dans nos mains. Si fascinante que soit l’obsession de ceux que nous avons perdus, et quelque douloureux attrait qui nous invite à nous engloutir avec eux, il faut nous arracher aux souffles maléfiques qui montent, comme à Rome, de la Voie des Tombeaux. Marche! Ne t’arrête point! Tu n’as pas droit encore à leur repos. D’autres ont besoin de toi. Regarde-les là-bas, qui pareils aux débris de la Grande Armée, se traînent en cherchant dans la morne étendue le chemin effacé...
Clerambault vit le noir pessimisme qui menaçait d’accabler ces jeunes gens, après la guerre, et il en fut transpercé. Le danger moral était grand. Les gouvernants ne s’en inquiétaient pas. Ils étaient comme ces mauvais cochers, qui enlèvent à coups de fouet leur cheval, pour lui faire avaler au galop une pente raide. Le cheval arrive au haut; mais la route continue, et le cheval s’abat: il est fourbu, pour la vie... De quel cœur ces jeunes gens s’étaient lancés à l’assaut, dans les premiers mois de la guerre! Et puis, l’ardeur était tombée; mais la bête restait attelée, soutenue par les brancards; on entretenait autour d’elle une exaltation factice, on arrosait d’espoirs magnifiques sa ration de chaque journée; et bien que l’alcool en fût, chaque jour, plus éventé, elle ne pouvait pas tomber. Elle ne se plaignait même pas: les forces lui manquaient pour penser; et pour qui se fût-elle plainte? Le mot d’ordre, autour de ces victimes, était de ne pas entendre: être sourds et mentir.
Mais, un jour après l’autre, la marée des batailles rejetait, en se retirant, sur le sable, ses épaves,—mutilés et blessés; et par eux affleuraient à la lumière les frémissements des profondeurs de l’océan humain. Ces malheureux, arrachés brusquement au polype dont ils étaient un membre, s’agitaient dans le vide, incapables de rien étreindre, ni des passions d’hier, ni des rêves de demain. Et ils se demandaient, angoissés, les uns obscurément, un petit nombre avec une cruelle clarté, pourquoi ils avaient vécu,—pourquoi on vit...