«Poichè quel che è distrutto patisce, e quel che distrugge non gode, e a poco andare è distrutto medesimamente, dimmi quello che nessun filosofo sa dire: a cui piace o a chi giova cotesta vita infelicissima dell’universo, conservata in damno e con morte di tutte le creature che lo compongono?...»[2]
Il était urgent de répondre, de leur trouver des raisons de vivre. Un homme de l’âge de Clerambault n’en a pas besoin: il a vécu, il lui suffit de libérer sa conscience: c’est comme son testament public. Mais les jeunes gens, qui ont devant eux toute leur vie, il ne peut leur suffire de voir la vérité sur un champ de cadavres. Quel que soit le passé, l’avenir compte seul pour eux. Déblayez les ruines!
De quoi souffrent-ils le plus? De leur souffrance même?—Non. De leur doute en la foi à qui cette souffrance fut offerte en sacrifice. (Regretterait-on de s’être sacrifié pour la femme qu’on aime, ou bien pour son enfant?) Ce doute les empoisonne; il leur enlève la force de poursuivre leur route, parce qu’ils craignent le désespoir, au bout. C’est pourquoi l’on vous dit: «Prenez garde d’ébranler l’idéal de patrie! Restaurez-le plutôt!»—Dérision! Comme si l’on pouvait jamais conserver par la volonté une foi qu’on a perdue! On se ment à soi-même. Et on le sait, au fond: cette conscience inavouée tue le courage et la joie.
Soyez braves, et rejetez la foi, en qui vous ne croyez plus! Les arbres, pour reverdir, doivent se dépouiller de leur chevelure d’automne. De vos illusions passées, faites, comme les paysans, des feux de feuilles mortes: l’herbe, la foi nouvelle en poussera plus drue. Elle attend. La nature ne meurt point, elle change incessamment de formes. Comme elle, laissez tomber la robe du passé.
Regardez bien! Faites le compte de ces dures années! Vous avez combattu, souffert pour la patrie. Et qu’avez-vous gagné? Vous avez découvert la fraternité des peuples qui se battent et qui souffrent. Est-ce trop payé? Non, si vous laissez parler votre cœur, si vous osez l’ouvrir à la foi nouvelle qui est venue à vous, quand vous ne l’attendiez pas.
Ce qui trompe et ce qui désespère, c’est qu’on reste attaché au but qu’on avait, en commençant; et, lorsqu’on n’y croit plus, on pense que tout est perdu. Or, jamais une grande action ne produit l’effet qu’on s’en proposait. Et c’est tant mieux, car presque toujours l’effet produit dépasse l’effet prévu, et est tout autre que lui. La sagesse n’est pas de partir avec la sagesse toute faite, mais de la cueillir sincèrement, le long de sa route. Vous n’êtes plus les mêmes hommes aujourd’hui qu’en 1914. Osez vous l’avouer! Osez l’être! Ce sera le gain principal—le seul peut-être,—de cette guerre... Mais oserez-vous vraiment? Tant de raisons conspirent à vous intimider: la fatigue de ces années, les habitudes anciennes, la peur de l’effort à faire pour regarder en vous, éliminer ce qui est mort, affirmer ce qui est vivant, on ne sait quel respect superstitieux du vieux, une préférence lassée pour ce qu’on connaît déjà, même mauvais, même mortel, ce besoin paresseux de facile clarté qui fait que l’on revient à l’ornière tracée, plutôt que de chercher à s’ouvrir une voie nouvelle! L’idéal de la plupart des Français n’est-il pas de recevoir, dès l’enfance, leur plan de vie tout fait, et de n’en plus changer!... Ah! que du moins la guerre qui a tant détruit de vos foyers vous contraigne à sortir de vos décombres, à fonder d’autres foyers, à chercher d’autres vérités!
Ce n’était pas le désir de rompre avec le passé et d’entrer dans les terres inconnues qui manquait à beaucoup de ces jeunes gens. Ils eussent bien plutôt voulu brûler l’étape. Ils n’étaient pas encore sortis de l’Ancien Monde qu’ils prétendaient s’emparer du Nouveau. Sans retard. Point de milieu! Des solutions nettes. Ou la servitude consentie au passé, ou la Révolution.
Ainsi l’entendait Moreau. De l’espoir de Clerambault en une rénovation sociale il fit une certitude; et dans ses exhortations à conquérir patiemment, jour par jour, la vérité, il entendit un appel à l’action violente qui l’impose sur-le-champ.
Il conduisit Clerambault dans deux ou trois cercles de jeunes intellectuels, d’esprit révolutionnaire. Ils n’étaient pas nombreux; et ici et là, on retrouvait les mêmes. Le pouvoir les faisait surveiller, ce qui leur prêtait plus d’importance qu’ils n’en auraient eue sans lui. Misérable pouvoir, armé jusqu’aux dents, disposant de millions de baïonnettes, d’une police, d’une justice, dociles, bonnes à tout faire,—et toujours inquiet, ne pouvant supporter qu’une douzaine d’esprits libres s’assemblent pour le juger! Ils n’avaient pourtant pas l’allure de conspirateurs. Ils faisaient tout le possible pour être persécutés; mais leur activité se bornait à des mots. Qu’auraient-ils pu faire d’autre? Ils étaient séparés de la masse de leurs compagnons de pensée, que pompait la machine de la guerre, qu’engloutissait l’armée, et qu’elle ne restituait que quand ils étaient hors d’usage. De la jeunesse d’Europe, que restait-il, à l’arrière? A part les embusqués, qui se prêtaient trop souvent aux plus tristes besognes pour faire battre les autres, afin qu’on oubliât qu’ils ne se battaient pas, les représentants—rari nantes—des jeunes générations, restés dans la vie civile, étaient des réformés pour graves raisons de santé, auxquels étaient venues se joindre quelques épaves de la guerre, comme Moreau. En ces corps mutilés ou minés, les âmes étaient des chandelles allumées dans une chambre aux vitres cassées; elles se consumaient, se tordaient, et fumaient; un souffle menaçait de les éteindre. Mais habituées à ne pas compter avec la vie, elles n’en étaient que plus ardentes.