Dire toute sa pensée! Le peut-on? Le doit-on? On est venu à elle, lentement, péniblement, par une suite d’épreuves: elle est comme la formule de l’équilibre fragile entre les éléments intérieurs. Changez les éléments, leurs proportions, leur nature, la formule ne vaut plus et a d’autres effets. Jetez votre pensée dans un autre, tout d’un coup, tout entière, elle risque de l’affoler. Il est même des cas où, si l’autre comprenait, il pourrait en être tué. Mais la prudente nature a pris ses précautions. L’autre ne vous comprend pas, il ne peut pas vous comprendre, son instinct l’en défend; il ne prend de votre pensée que le choc sur la sienne; et, ainsi qu’au billard, la bille rebondit; mais il est moins facile de prévoir vers quel point du tapis. Les hommes n’écoutent pas avec un esprit pur, mais avec leurs passions et leur tempérament. Dans ce que vous leur donnez, chacun reprend son bien et rejette le reste. L’obscur instinct de défense! L’esprit ne s’ouvre pas à la pensée nouvelle. Il fait le guet, au guichet. Et n’entre que ce qu’il veut. La haute pensée des sages, des Jésus, des Socrate, qu’en a-t-on fait? De leur temps, on les a tués. A vingt siècles de distance, on en a fait des dieux: c’est une autre façon de les tuer; on rejette leur pensée dans le royaume éternel. Si on la laissait s’accomplir dans le monde d’ici-bas, le monde serait fini. Eux-mêmes le savaient. Et le plus grand de leur âme n’est peut-être pas ce qu’ils ont dit, mais ce qu’ils n’ont pas dit. Éloquence pathétique des silences de Jésus, beau voile des symboles et des mythes antiques, faits pour ménager les yeux faibles et peureux! Trop souvent, la parole qui pour l’un est la vie, est pour l’autre la mort, ou, ce qui est pis, le meurtre.

Que faire, si l’on a la main pleine de vérités? Lancer le grain à toute volée? Mais le grain de la pensée peut pousser mauvaise herbe ou poison!...

Allons, ne tremble pas! Tu n’es pas le maître du destin; mais tu es aussi le destin, tu es une de ses voix. Parle donc! C’est ta loi. Dis toute ta pensée, mais dis-la avec bonté. Sois comme une bonne mère, à qui il n’est pas donné de faire de ses enfants des hommes, mais qui leur enseigne patiemment à le devenir, s’ils veulent. On n’affranchit pas les autres, malgré eux ou sans eux; et même si c’était possible, à quoi bon? S’ils ne s’affranchissent eux-mêmes, demain ils seront retombés esclaves. Donne l’exemple et dis: «Voici le chemin! Vous voyez, on peut se faire libre...»


En dépit de ses efforts pour agir bravement et laisser faire aux dieux, il était heureux que Clerambault ne pût voir toutes les suites de sa pensée. Sa pensée aspirait au règne de la paix. Et très probablement, elle contribuerait, pour une part qui n’était pas infime, au déchaînement des luttes sociales. Comme tout vrai pacifisme,—si paradoxal que ce semble. Car il est une condamnation du présent.

Mais Clerambault ne se doutait pas des forces redoutables qui, un jour, se réclameraient de lui. Par un effet opposé, son esprit conquérait parmi ces jeunes gens plus d’harmonie, en réagissant contre leur violence. Il sentait d’autant plus le prix de la vie qu’ils en faisaient si bon marché. En cela, ils ne se distinguaient pas beaucoup des nationalistes qu’ils voulaient combattre. Bien peu aimaient la vie plus que l’idée. (C’est, dit-on, une grandeur de l’homme...)

Tout de même, Clerambault fut bien aise de rencontrer un homme qui aimait la vie pour la vie. Un camarade de Moreau, grand blessé comme lui, Gillot: dans le civil, jeune ouvrier dessinateur pour industries. Un obus l’avait lardé, du haut en bas; il avait une jambe de moins et le tympan brisé. Mais Gillot réagissait plus énergiquement contre le sort que Moreau. Ce petit homme brun avait des yeux vifs, où brûlait malgré tout, une flamme de gaieté. D’accord avec Moreau pour juger le non-sens de la guerre et le crime de la société, il avait vu les mêmes faits, les mêmes hommes, mais non avec les mêmes yeux; et les deux jeunes gens étaient souvent en discussion.

—Oui, disait Gillot un jour que Moreau venait de raconter à Clerambault un souvenir lugubre de la vie des tranchées, c’était bien comme ça... Seulement, il y a quelque chose de pire: c’est que ça ne nous faisait rien,—rien, aucun effet.

Moreau protestait, indigné.

—Toi, peut-être, et, si tu veux, deux ou trois, par-ci par-là. Mais les autres!... On finissait par ne plus le remarquer.