Il continuait, pour arrêter une protestation nouvelle:

—Je ne dis pas ça, mon petit, pour nous faire valoir. Il n’y a pas de quoi! Je dis, parce que ça est... Voyez-vous,—(s’adressant à Clerambault)—ceux qui reviennent de là et qui le mettent dans des livres, ils disent bien ce qu’ils sentent; mais ils sentent beaucoup plus que le commun des mortels, parce qu’ils sont des artistes. Tout les écorche. Nous autres, on est tanné. C’est même le plus terrible, à cette heure que j’y pense. Quand vous lisez ici une de ces histoires qui vous font dresser les cheveux ou vous donnent la nausée, il vous manque le bouquet: des gars qui, plantés devant, fument leur pipe, blaguent, ou pensent à autre chose. Il faut bien! Sans ça, on crèverait... Tout de même, l’animal humain a une facilité à s’adapter à tout!... Il trouverait moyen de prospérer, au fond d’un dépotoir. Vrai, c’est à dégoûter de soi! J’ai été ainsi, moi qui vous parle. Il ne faut pas vous figurer que je passais mon temps, comme le petit fait ici, à méditer sur mon crâne. Je trouvais, comme tout le monde, ce qu’on faisait, idiot. Mais puisque toute la vie est idiote, n’est-ce pas?... On faisait ce qu’il y avait à faire, pour autant qu’il faudrait, en attendant la fin... La fin?... Une fin ou l’autre. La mienne, celle de ma peau, ou bien celle de la guerre. C’est toujours une fin... En attendant, on vit: on mange, on dort, on chie... Pardon! Faut dire les choses... Et le fond de tout ça, monsieur, voulez-vous le savoir? Eh bien, c’est qu’on n’aime pas la vie. On ne l’aime pas assez. Vous avez bien raison de le dire, dans un de vos articles: elle est fameuse, la vie! Seulement, ils ne sont pas beaucoup, ceux qui ont l’air de s’en douter à présent. Pas beaucoup de vivants. Ce sont plutôt des dormants. En attendant le grand somme. Ils se disent: «Comme ça, on est tout couchés. On n’a plus à se déranger...»—Non, on ne l’aime pas assez, la vie! On n’apprend pas à l’aimer. On fait tout ce qu’on peut pour vous en dégoûter. Depuis qu’on est petit, on nous chante la mort, la beauté de la mort, ou bien ceux qui sont morts. L’histoire, le catéchisme, «Mourir pour la patrie...» Ou bien c’est la calotte, ou bien les patriotes. Et puis, la vie embête. Cette vie d’aujourd’hui, on dirait qu’on s’arrange pour vous la rendre la plus emmerdante possible. Plus d’initiative. Tout est mécanisé. Avec ça, aucun ordre. On ne fait plus de travail, on fait des bouts de travail, on ne sait pas avec quoi ça s’agence; et le plus souvent, ça ne s’agence pas. C’est un sacré gâchis, dont on ne profite même pas. On est comme mis en caque, empilés au hasard. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas pourquoi on vit. On vit. On n’avance pas.—Il y a, dans la nuit des temps, nos grands-pères qui, dit-on, nous ont pris la Bastille. Alors, il paraîtrait, d’après ces farceurs-là,—ceux qui tiennent le manche,—qu’il n’y aurait plus pour nous rien à faire aujourd’hui, que c’est le Paradis. Est-ce que ce n’est pas écrit sur tous nos monuments? On sent bien que ce n’est pas vrai, qu’il y a là-bas devant nous un autre orage qui chauffe, une autre Révolution... Mais celle qui a eu lieu a si mal réussi! Et tout est si peu clair!... Non, on n’a pas confiance, on ne voit pas son chemin, on n’a personne qui nous montre par-dessus toutes ces mares à crapauds, quelque chose de haut, quelque chose de beau... Ils font bien tout ce qu’ils peuvent, maintenant, pour nous emballer: Droit, Justice, Liberté... Mais le lard est éventé... On peut mourir pour ça. Mourir, on ne refuse jamais... Mais vivre, c’est autre chose!...

—Et maintenant? demanda Clerambault.

—Ah! maintenant, maintenant qu’on ne peut plus revenir en arrière, je pense: «Si c’était à recommencer!»

—Quand avez-vous changé?

—C’est bien le plus curieux!... Sitôt que j’étais blessé. Je n’avais pas sorti une jambe de la vie que j’aurais voulu l’y rentrer. Qu’elle y était donc bien! Et on ne s’en doutait pas! Imbécile, va! Crétin!... Tenez, je me vois encore, quand j’ai repris connaissance, sur un champ ravagé, encore plus étripé que les corps qui gisaient, enchevêtrés, tête-bêche, comme un jeu de jonchets; la terre, qui poissait, elle-même, semblait saigner. Nuit complète. Je ne sentais rien d’abord. Il gelait. J’étais collé... Quel était le morceau qui me manquait, au juste? Je n’étais pas pressé de faire l’inventaire, je me méfiais de ce qui viendrait, je ne voulais pas bouger. Le sûr, c’est que je vivais. Peut-être plus qu’un moment. Attention à ne pas le perdre!... Et je vis dans le ciel une petite fusée. Ce qu’elle signifiait, je ne m’en occupais plus. Mais la courbe, la tige et la fleur de feu... Je ne peux pas vous dire comme j’ai trouvé ça beau... Je la cueillais de l’œil... Je me suis revu tout enfant, près de la Samaritaine, un soir de feu d’artifice, sur la Seine. Je regardais cet enfant comme si c’était un autre, qui me faisait amusement et pitié. Et ensuite, j’ai pensé que c’était pourtant bon d’être planté dans la vie, et de pousser, et d’avoir quelque chose, quelqu’un, n’importe quoi, à aimer... Tiens, rien que cette fusée!... Et puis, la douleur est venue, je me suis mis à hurler. Et j’ai repiqué la tête au fond du trou... Après, c’était l’ambulance. Il ne faisait plus bon vivre. Le mal était un chien qui vous rongeait les moelles... Autant rester dans le trou!... Et pourtant, même alors, alors surtout, quel paradis ça vous semblait de vivre comme autrefois, de vivre tout bonnement, de vivre sans douleur, comme on vit tous les jours... Et on ne le remarque pas! Sans douleur... Sans douleur... Et vivre!... Mais c’est un rêve! Lorsqu’elle s’arrêtait... Une minute de paix, à sentir seulement le goût de l’air sur sa langue et le corps si léger après qu’on a souffert... Cristi!... Et toute la vie, avant, était ainsi! Et on ne s’en doutait pas!... Bon Dieu, qu’on est bête d’attendre pour la comprendre que l’on en soit privé! Et, quand on l’aime enfin et qu’on lui demande pardon de n’avoir pas su l’apprécier, elle vous répond: «Trop tard!»

—Il n’est jamais trop tard, dit Clerambault.


Gillot ne demandait qu’à le croire. Cet ouvrier instruit était bien mieux armé pour la lutte que Moreau et même que Clerambault. Rien ne l’abattait longtemps. On tombe, on se relève, on prendra sa revanche... Au fond, il pensait des obstacles qui barrent l’avenir:

—On les aura!