—Maître Racquin, ce n’est plus l’heure de menacer. Vous êtes ici l’accusé. Nous venons demander vos comptes. Défendez-vous.
Il changea subito de musique.
—Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m’explique ce que vous voulez de moi. Qui se plaint? Et de quoi? Au risque de ma vie, ne suis-je pas resté ici, pour vous garder? Quand tous les autres fuient, seul j’ai dû tenir tête à l’émeute et la peste. Que me reproche-t-on? Suis-je cause des maux que j’essaie de panser?
Je dis:
—«Médecin avisé fait, dit-on, plaie puante.» Ainsi fais-tu, Racquin, médecin de la cité. Tu engraisses l’émeute et tu nourris la peste, et tu leur trais le pis, après, à tes deux bêtes. Tu t’entends avec les larrons. Tu mets le feu à nos maisons. Tu livres ceux que tu dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, traître, est-ce par peur, ou par cupidité que tu fais ce honteux métier? Que veux-tu qu’on te mette au cou? Quel écriteau? «Voilà l’homme qui vendit sa ville pour trente deniers»... Pour trente deniers? Pas si sot! Les prix ont augmenté, depuis l’Iscariot. Ou: «Voici l’échevin qui, pour sauver sa peau, mit à l’encan celle de ses concitoyens»?
Il s’emporta, et dit:
—J’ai fait ce que j’ai dû, ce qui était mon droit. Les maisons où la peste a passé, je les brûle. C’est la loi.
—Et tu taxes de peste, tu marques d’une croix les maisons de tous ceux qui ne sont point pour toi! «Qui veut noyer son chien...» Sans doute, c’est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons empestées?
—Je ne puis l’empêcher. Et que vous fait, à vous, si ces pillards ensuite en crèvent comme des rats? C’est coup double. Bon débarras!
—Il va nous dire qu’il combat la peste avec les pillards, et les pillards avec la peste! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur la ville détruite. Le disais-je pas bien? Mort le malade et mort le mal, nul ne demeure que le médecin... Eh bien, maître Racquin, à partir d’aujourd’hui, nous ferons de tes soins l’économie, nous nous soignerons nous-mêmes; et comme toute peine a droit à un salaire, nous te réservons...