D’abord, je me divertis à regarder, au début de chacun des chapitres, dans des médaillons ronds, les têtes de ces illustres, coupées et empaquetées de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu’un brin de persil au nez. Je pensais:

—Que font ces Grecs et ces Romains? Ils sont morts, ils sont morts, et nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi bien qu’eux? Que l’homme est un animal fort méchant, mais plaisant, que le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu’en tous les pays, les grands croquent les petits, et que les croquants croqués, que les petits se rient des grands? Tous ces hâbleurs romains vous font de longs discours. J’aime bien l’éloquence; mais je les préviens d’avance qu’ils ne parleront pas seuls; je leur clorai le bec...

Là-dessus, je feuilletai le livre, d’un air condescendant, en laissant distraitement mes regards ennuyés tomber comme une ligne, au long de la rivière. Et dès le premier coup, je fus pris, mes amis... mes amis, quelle pêche!... Le bouchon ne flottait pas sur l’eau qu’il s’enfonçait, et je retirais de là quelles carpes, quels brochets! Des poissons inconnus, d’or, d’argent, irisés, vêtus de pierreries et semant autour d’eux une pluie d’étincelles... Et qui vivaient, dansaient, qui se bandaient, sautaient, palpitaient des ouïes et battaient de la queue!... Moi, qui les croyais morts!... À partir de ce moment, le monde aurait pu crouler, je n’eusse rien remarqué; je regardais ma ligne: ça mordait, ça mordait! Quel monstre va sortir de l’onde, cette fois?... Et vlan! le beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte de mailles, verte comme un épi, ou bleue comme une prune, et luisant au soleil!... Les jours que j’ai passés là (les jours ou les semaines?) sont le joyau de ma vie. Bénie ma maladie!

Et bénis soient mes yeux, par où s’infiltre en moi la vision merveilleuse enclose dans les livres! Mes yeux de magicien, qui sous la broderie des signes gras et serrés, dont le noir troupeau chemine entre les deux fossés des marges sur la page, font surgir les armées disparues, les villes écroulées, les beaux parleurs de Rome et les rudes joueurs, les héros et les belles qui les menèrent par le nez, le grand vent sur les plaines, la mer ensoleillée, et le ciel d’Orient, et les neiges d’antan!...

Je vois passer César, pâle, grêle et menu, couché dans sa litière, au milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d’Antoine, qui s’en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses putains, pour bâfrer à l’orée de quelque vert bocage, qui boit, rend et reboit, qui mange à son dîner huit sangliers rôtis, et qui pêche à la ligne un vieux poisson salé, et Pompée compassé, que Flora mord d’amour, et le Poliorcète, avec son grand chapeau et son manteau doré, sur lequel sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand Artaxerce, régnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habillé en Bacchus, qui retourne des Indes, dessus un échafaud, traîné par huit chevaux, couvert de ramée fraîche et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses maréchaux, des fleurs sur leurs chapeaux, et son armée qui suit en trinquant, et les femmes tels des cabris sautant... N’est-ce pas une merveille? La reine Cléopâtre, Lamia, la flûtiste, et Statira si belle qu’on avait mal aux yeux, lorsqu’on la regardait, à la barbe d’Antoine, d’Alex ou d’Artaxerce, je les ai, s’il me plaît, j’en jouis, je les possède. J’entre dans Ecbatane, je bois avec Thaïs, je couche avec Roxane, j’emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cléopâtre emballée; avec Antiochus, rougissant et rongé de fièvre pour Stratonice, je brûle pour ma belle-mère (la curieuse affaire!), j’extermine les Gaules, je viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plaît bien) le tout sans qu’il m’en coûte une goutte de sang.

Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m’apporte des Indes ou bien de Barbarie les métaux précieux, les vieux vins dans les outres, les animaux bizarres, les esclaves capturés... les beaux drilles! Quels poitrails! quelles croupes!... c’est à moi, tout cela. Les Empires vécurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement...

Quel carnaval est-ce là? Il semble que je sois tour à tour tous ces masques. Je me coule en leur peau, je m’ajuste leurs membres, leurs passions; et je danse. Je suis en même temps le maître de la danse, je mène la musique, je suis le bon Plutarque; c’est moi, oui-dà, c’est moi qui ai mis par écrit (je fus bien inspiré, ce jour-là, n’est-ce pas?) ces petites drôleries... Qu’il est beau de sentir la musique des mots et la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l’espace, libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse!... L’esprit, mais c’est le bon Dieu! Loué soit le Saint-Esprit!...

Quelquefois, arrêté au milieu de l’histoire, j’imagine la suite; puis, je compare l’œuvre de ma fantaisie et celle que la vie ou que l’art a sculptée. Quand c’est l’art, bien souvent je devine l’énigme: car je suis un vieux renard, je connais toutes les ruses, et je ris, dedans ma barbe, de les avoir éventées. Mais quand c’est la vie, je suis souvent en défaut. Elle déjoue nos malices, et ses imaginations passent de loin les nôtres. Ah! la folle commère!... Il n’est que sur un point qu’elle ne se met guère en frais de varier son récit: celui qui clôt l’histoire. Guerres, amours, facéties, tout finit par le plongeon que vous savez, au fond du trou. Là-dessus, elle rabâche. C’est comme une façon d’enfant capricieux, qui brise ses jouets quand il en a assez. Je suis furieux, je lui crie: «Vilain brutal, veux-tu, veux-tu me le laisser!...» Je le lui prends des mains... Trop tard! il est cassé... Et je goûte une douceur à bercer, comme Glodie, les débris de ma poupée. Et cette mort qui vient, comme l’heure à l’horloge, à chaque tour du cadran, prend la beauté d’un refrain. Sonnez, cloches et bourdons, bourdonnez, dig, ding, don!

«Je suis Cyrus, celui qui a conquis l’Asie, l’empereur des Persians, et te prie, mon ami, que tu ne me portes envie de ce très peu de terre qui couvre mon pauvre corps...»

Je relis l’épitaphe aux côtés d’Alexandre, qui frémit dans sa chair, prête à lui échapper, car il lui semble ouïr déjà sa propre voix qui monte de la terre. Ô Cyrus, Alexandre, que vous m’êtes plus proches, lorsque je vous vois morts!...