Elle m’embrassait, me secouait comme un paquet, et me serrait sur son giron, tel un poupon.

Elle ne voulut pas attendre une heure. On m’emballa. Et Florimond et les mitrons, casqués du bonnet de coton, m’enfournèrent par l’escalier étroit, les pieds devant, la tête après, en bas, dans un grand lit, en une pièce claire, où Martine et Glodie me bordèrent, narguèrent, répétèrent vingt fois:

—À présent, on te tient, on te tient, te tient bien, vagabond!...

Que c’est bon!

Et depuis, je suis pris, j’ai jeté ma fierté au panier; à Martine, je me soumets, vieux marmouset... Et c’est moi, sans qu’il y paraisse, qui mène tout, dans la maison.

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Martine désormais s’installe auprès de moi, souvent. Et nous causons. Nous nous ressouvenons d’une autre fois déjà, il y a bien longtemps, où nous étions assis l’un près de l’autre, ainsi. Mais c’était elle alors qui se trouvait liée par le pied, s’étant fait une entorse, en voulant, une nuit (ah! la chatte amoureuse!), sauter par la fenêtre, pour courir après son galant. En dépit de l’entorse, eh! je l’ai bien rossée. Elle en rit à présent, et dit que je n’ai pas encore assez cogné. Mais alors, j’avais beau cogner et veiller; et pourtant, je suis assez malin; elle l’était dix fois plus que moi, la rusée, et me filait entre les mains. Au bout du compte, elle n’était pas aussi bête que je la croyais. Elle sut bien garder sa tête, à défaut du reste; et ce fut le galant sans doute qui la perdit, puisqu’il est aujourd’hui, puisqu’il est son mari.

Elle rit avec moi de ses folies et dit, avec un gros soupir, que c’est fini de rire, les lauriers sont coupés, nous n’irons plus au bois. Et nous parlons de son mari. En brave femme, elle le juge honnête, en somme suffisant, pas amusant. Le mariage n’est pas fait pour le divertissement...

—Chacun le sait, dit-elle, et toi mieux que personne. C’est ainsi. Il faut se faire une raison. Chercher l’amour dans un époux est aussi fou que puiser l’eau dans un cribleau. Je ne suis folle, je ne me cause de tracas, en pleurant sur ce que je n’ai pas. De ce que j’ai, je me contente; ce qui est est bien, comme il est. Point de regrets... Tout de même, à présent, je vois combien est loin de ce qu’on veut ce que l’on peut, de ce qu’on rêve en sa jeunesse ce qu’on est bien content d’avoir quand on est vieux ou qu’on va l’être. Et c’est touchant, ou ridicule: on ne sait pas lequel des deux. Tous ces espoirs, ces désespoirs, et ces ardeurs et ces langueurs, et ces beaux vœux et ces beaux feux de cheminée, pour arriver à faire cuire la marmite et trouver bon le pot-au-feu!... Et il est bon, vraiment, il l’est assez pour nous: c’est tout ce que nous méritons... Mais si jadis on me l’eût dit!... Enfin, il nous reste en tout cas, pour donner du goût au repas, notre rire; et c’est un fier assaisonnement, il ferait manger des pierres. Riche ressource, et qui ne m’a jamais manqué, non plus qu’à toi, de pouvoir se moquer de soi, quand on fut sot et qu’on le voit!

Nous ne nous en faisons pas faute—encore moins de nous moquer des autres. Parfois, nous nous taisons, rêvassant, ruminant, moi le nez sur mon livre, elle sur son ouvrage; mais les langues tout bas continuent de marcher, ainsi que deux ruisseaux qui cheminent sous terre et ressortent soudain, au soleil, en sautant. Martine, au milieu du silence, repart d’un grand éclat de rire; et les langues, de reprendre leur danse!