Mais ils n’étaient pas très pressés de m’obéir. Un mot avait fait éclater l’orage. Jean-François, se levant, empoignait une chaise. Aimon-Michel tirait sa longue épée, Antoine son couteau; et Anisse (il est fort pour mugir comme un veau) criait: «Au feu! À l’eau!» Je vis venir l’instant où ces quatre animaux allaient s’entr’égorger. Je saisis un objet, le premier qui s’offrit à portée de mon poing (justement, ce fut par hasard l’aiguière aux deux pigeons, qui faisait mon désespoir et l’orgueil de Florimond); et sur la table, en trois morceaux, sans y penser, je la brisai. Cependant que Martine, accourue, brandissait un chaudron fumant et menaçait de les en arroser. Ils criaient comme un troupeau d’ânons; mais quand je brais il n’est baudet qui ne baisse pavillon. Je dis:

—Je suis le maître, ici, j’ordonne. Taisez-vous. Ah! çà, êtes-vous fous? Sommes-nous réunis, afin de discuter le Credo de Nicée? J’aime bien qu’on discute, oui-dà; mais, s’il vous plaît, choisissez, mes amis, des sujets plus nouveaux. Je suis las de ceux-ci, j’en suis assassiné. Que diable, discutez, si pour votre santé il vous est ordonné, sur ce vin de Bourgogne ou sur ce cervelas, sur ce qu’on peut voir, ou boire, ou toucher, ou manger: nous mangerons, boirons afin de contrôler. Mais discuter sur Dieu, bon Dieu! sur le Saint-Esprit, c’est montrer, mes amis, que d’esprit l’on n’a guère!... Je ne dis pas de mal de ceux qui croient: je crois, nous croyons, vous croyez... tout ce qu’il vous plaira. Mais parlons d’autre chose: n’en est-il pas, au monde? Chacun de vous est sûr d’entrer au paradis. Fort bien, j’en suis ravi. On vous attend là-haut, la place est retenue pour chacun des élus; les autres resteront à la porte; c’est entendu... Eh! laissez le bon Dieu loger comme il lui plaît ses hôtes: c’est son office, et ne vous mêlez pas de faire sa police. À chacun son royaume. Le ciel à Dieu, à nous la terre. La rendre, s’il se peut, plus habitable est notre affaire. On n’est pas trop de tous, pour en venir à bout. Croyez-vous qu’on pourrait se passer d’un de vous? Vous êtes tous les quatre utiles au pays. Il a autant besoin de ta foi, Jean-François, en ce qui a été, que de la tienne, Antoine, en ce qui devrait être, de ton humeur aventureuse, Aimon-Michel, qu’Anisse, de ton immobilité. Vous êtes les quatre piliers. Qu’un seul fléchisse et la maison s’écroulera. Vous resteriez, ruine inutile. Est-ce là ce que vous voulez? Bien raisonné, ma foi! Que diriez-vous de quatre mariniers qui, sur les flots, par le gros temps, au lieu de faire la manœuvre, ne penseraient qu’à disputer?... Je me souviens d’avoir ouï, au temps jadis, un entretien du roi Henry avec le duc de Nivernois. Ils gémissaient de la manie de leurs François, acharnés à s’entre-détruire. Le roi disait: «Ventre-saint-gris! j’aurais envie, pour les calmer, qu’on me les cousît deux à deux, dans un sac, moine enragé et prédicant de l’Évangile frénétique, et qu’en la Loire, ainsi qu’une portée de chats, on les jetât.» Et Nivernois riant, disait: «Pour moi, je me contenterais de les expédier, en ballots, dans cet îlot, où, nous dit-on, Messieurs de Berne font déposer sur le rivage maris et femmes querelleurs, qu’un mois après, quand le bateau vient les reprendre, on retrouve, roucoulant d’amour tendre, comme des tourtereaux.» Vous auriez bien besoin d’une cure pareille! Vous grognez, marmousets? Vous vous tournez le dos?... Eh! regardez-vous donc, enfants! Vous avez beau croire que vous êtes chacun pétri d’autre matière et bien mieux que vos frères; vous êtes quatre moutures ejusdem farinæ, des Breugnons tout crachés, des Bourguignons salés. Ardez-moi ce grand nez insolent qui s’étale en travers du visage, cette bouche entaillée largement dans l’écorce, entonnoir à verser le boire, ces yeux embroussaillés qui voudraient bien avoir l’air méchants, et qui rient! Mais vous êtes signés! Voyez-vous pas qu’en vous nuisant, c’est vous-mêmes que vous détruisez? Et feriez-vous pas mieux de vous donner la main?... Vous ne pensez pas de même. La belle affaire! Eh! tant mieux! Voudriez-vous cultiver tous le même champ? Plus la famille aura de champs et de pensées, plus nous serons heureux et forts. Étendez-vous, multipliez, et embrassez tout ce que vous pourrez de la terre et de la pensée. Chacun la sienne, et tous unis (allons, mes fils, embrassons-nous!) afin que le grand nez Breugnon sur les champs allonge son ombre et renifle la beauté du monde!

Ils se taisaient, l’air rechigné, pinçant les lèvres; mais on voyait qu’ils avaient peine à ne pas rire. Et soudain Aimon-Michel, partant d’un grand éclat bruyant, tendit la main à Jean-François, en lui disant: «Allons, l’aîné des nez, bene! Benêts, faisons la paix!» Ils s’embrassèrent.

—Martine, holà! À nos santés!

Je remarquai, à ce moment, que tout à l’heure, en ma colère, en frappant avec l’aiguière, je m’étais coupé le poignet. Un peu de sang tachait la table. Antoine, toujours solennel, levant ma main, posa dessous son verre, y recueillit le jus de ma veine vermeil, et dit pompeusement:

—Pour sceller notre alliance, buvons tous quatre dans ce verre!

—Or çà, or çà, je dis, Antoine, gâter le vin de Dieu! Pfui! tu me dégoûtes! Jette cette mixture. Qui veut boire mon sang tout pur, qu’il boive sec et pur son piot.

Là-dessus nous pintâmes, et sur le goût du vin point nous ne disputâmes.

Comme ils étaient partis, Martine, en me pansant la main, me dit:

—Vieux scélérat, tu en es donc venu à tes fins, cette fois?