—Celui qui reste n’est pas plus beau.

—Pour cet oiseau, qu’il soit laid, tant qu’il lui plaira! Je m’en moque. Je ne le vois pas.

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Veillée de Noël.

Sur ses gonds huilés l’année tourne. La porte se ferme et se rouvre. Telle une étoffe que l’on plie, les jours tombent enfouis dans le coffre moelleux des nuits. Ils entrent d’un côté et ressortent de l’autre, croissant déjà d’un saut de puce, à la Saint-Luce. Par une fente je vois briller le regard de l’an nouveau.

Assis sous le manteau de la grande cheminée, dans la nuit de Noël, je lorgne, comme du fond d’un puits, en haut le ciel étoilé, ses paupières qui clignotent, ses petits cœurs qui grelottent; et j’entends venir les cloches, qui dans l’air lisse volent, volent, sonnant la messe de minuit. J’aime qu’il soit né, l’Enfant, à cette heure de la nuit, à cette heure la plus sombre, où le monde paraît finir. Sa petite voix chante: «Ô jour, tu reviendras! Tu viens déjà. Année nouvelle, te voilà!» Et l’Espoir, sous ses chaudes ailes, couvre la nuit d’hiver glacée, et l’attendrit.

Je suis tout seul à la maison; mes enfants sont à l’église; pour la première fois, je n’y vais point. Je reste, avec mon chien Citron et mon gris chaton Patapon. Nous rêvassons et regardons le feu lécher la cheminée. Je rumine ma soirée. Tout à l’heure, j’avais près de moi ma couvée; je contais à Glodie, qui faisait les yeux ronds, des histoires de fées, et de Bout-de-Canard et de Poussin pelé, et du garçon qui fait fortune avec son coq, en le vendant aux gens qui vont dans leurs charrettes chercher le jour pour l’y charrier. Nous nous sommes bien amusés. Les autres écoutaient et riaient, et chacun ajoutait son trait. Et puis, l’on se taisait, par moments, épiant l’eau qui bout, les tisons, et sur la vitre les frissons des blancs flocons, et sous la cendre le grillon. Ah! les bonnes nuits d’hiver, le silence, la tiédeur du petit troupeau serré, les rêveries de la veillée où l’esprit aime à divaguer, mais il le sait, et s’il délire, c’est pour rire...

À présent, je fais mon bilan du bout de l’an, et je constate qu’en six mois j’ai tout perdu: ma femme, ma maison, mon argent et mes jambes. Mais le plus amusant, c’est que lorsque à la fin, j’établis ma balance, je me trouve aussi riche qu’avant! Je n’ai plus rien, dit-on? Non, plus rien à porter. Eh! je suis délesté. Jamais je ne me suis senti plus frais, plus libre et plus flottant, au courant de ma fantaisie... Qui m’eût dit, l’an passé, cependant, que je le prendrais aussi gaiement! Avais-je assez juré que je voulais rester jusqu’à ma mort maître chez moi, maître de moi, indépendant, et ne devant qu’à moi mon gîte et ma pitance et le compte de mes extravagances! L’homme propose... Finalement, les choses tournent tout autrement que l’on voulait; et c’est juste ce qu’il fallait. Et puis, en somme, l’homme est un brave animal. Tout lui est bon. Il s’ajuste aussi bien au bonheur, à la peine, à la bombance, à la disette. Donnez-lui quatre jambes, ou prenez-lui ses deux, faites-le sourd, aveugle, muet, il trouvera moyen de s’en accommoder et, dans son aparte, de voir, d’entendre et de parler. Il est comme une cire qu’on étire et qu’on presse; l’âme la pétrit, à son feu. Et c’est beau de sentir qu’on a cette souplesse dans l’esprit et dans les jarrets, que l’on peut aussi bien être poisson dans l’eau, oiseau dans l’air, dans le feu salamandre, et sur la terre un homme qui lutte joyeusement avec les quatre éléments. Ainsi, l’on est plus riche, plus on est dépourvu: car l’esprit crée ce qui lui manque: l’arbre touffu que l’on élague monte plus haut. Moins j’ai et plus je suis...

Minuit. L’horloge tinte...

Il est né le divin Enfant...