Enfin, pour achever de nous mettre d’accord, nous digérions notre dîner, lorsque parurent les renforts que M. de Nevers envoyait pour nous protéger. Nous rîmes bien; et nos deux camps, très poliment, les prièrent de s’en retourner. Ils n’osèrent pas insister, et s’en allèrent tout penauds, comme chiens que brebis font paître. Et nous disions, nous embrassant:—Étions-nous bêtes de nous battre pour le profit de nos gardiens! Si nous n’avions pas d’ennemis, ils en inventeraient, parbleu! pour nous défendre. Grand merci! Dieu nous sauve de nos sauveurs! Nous nous sauverons bien tout seuls. Pauvres moutons! Si nous n’avions à nous défendre que du loup, nous saurions bien nous en garder. Mais qui nous gardera du berger?

III

LE CURÉ DE BRÈVES

Prime avril.

Aussitôt que les chemins furent débarrassés de ces visiteurs importuns, je résolus de m’en aller, sans plus tarder, voir mon Chamaille en son village. Je n’étais pas bien inquiet de ce qu’il était devenu. Le gaillard sait se défendre! N’importe! l’on est plus tranquille, lorsqu’on a vu avec ses yeux l’ami lointain... Et puis, il me fallait me dégourdir les jambes.

Je partis donc sans en rien dire, et je suivais en sifflotant le long du bord de la rivière, qui s’étire au pied des collines boisées. Sur les feuilles nouvelettes s’égrenaient les gouttelettes d’une petite pluie bénie, pleurs du printemps, qui se taisait quelques moments, puis reprenait tranquillement. Dans les futaies, un écureuil amoureux miaulait. Dans les prés, les oies jabotaient. Les merles s’en donnaient à gorge que veux-tu et la petite serrurière faisait son: «titiput»...

Sur le chemin, je décidai de m’arrêter, pour aller prendre à Dorceny mon autre ami, le notaire, maître Paillard: de même que les Grâces, nous ne sommes au complet qu’à trois. Je le trouvai dans son étude, qui griffonnait sur ses minutes le temps qu’il faisait, les rêves qu’il avait eus et ses vues sur la politique. Auprès de lui était ouvert, à côté du De Legibus, le livre des Prophéties de M. Nostradamus. Quand on est, toute sa vie, calfeutré dans son logis, l’esprit prend sa revanche et ne s’en va que mieux dans les plaines du rêve et les taillis du souvenir; et, faute de pouvoir diriger la machine ronde, il lit dans l’avenir ce qu’il adviendra du monde. Tout est écrit, dit-on: je le crois, mais j’avoue que je n’ai jamais réussi à lire dans les Centuries l’avenir que lorsqu’il était accompli.

En me voyant, le bon Paillard s’épanouit; et la maison, du haut en bas, retentit de nos éclats. Il me réjouit à regarder, le petit homme, bedonnant, face grêlée, de larges joues, nez coloré, les yeux plissés, vifs et rusés, l’air renfrogné, et bougonnant contre le temps, contre les gens, mais dans le fond très bon plaisant, toujours raillant, et beaucoup plus farceur que moi. C’est son bonheur de vous lâcher, d’un air sévère, une énorme calembredaine. Et grave, il est beau à voir, à table, avec la bouteille, invoquant Comus et Momus, et entonnant sa chansonnette. Tout content de m’avoir, il me tenait les mains dans ses mains grosses et gourdes, mais comme lui malignes, adroites diablement à tripoter les instruments, limer, rogner, relier, menuiser. Il a tout fait dans sa maison; et le tout n’est pas beau, mais le tout est de lui; et beau ou laid, c’est son portrait.

Pour n’en point perdre l’habitude, il se plaignit de ci de ça; et moi, par contradiction, je trouvais bon et ça et ci. Il est, lui, le docteur Tant-Pis, et moi, Tant-Mieux: c’est notre jeu. Il grogna contre ses clients; et sans doute il faut avouer qu’ils mettent peu d’empressement à le payer: car certaines de ses créances remontent à trente-cinq ans; et bien qu’intéressé, il ne se hâte point de les faire rentrer. Les autres, s’ils s’acquittent, c’est par hasard, quand ils y pensent; en nature: un panier d’œufs, une paire de poulets. C’est la coutume; et l’on trouverait offensant qu’il réclamât son argent. Il grognait, mais il laissait faire; et je crois qu’à leur place, il en eût fait autant.

Heureusement pour lui, son bien lui suffisait. Une fortune rondelette et qui faisait des œufs. Peu de besoins. Un vieux garçon; ne chassant pas les cotillons; et pour les plaisirs de la table, Nature y a pourvu chez nous, la table est mise dans nos champs. Nos vignes, nos vergers, nos viviers, nos clapiers sont d’abondants garde-manger. Sa plus grande dépense était pour ses bouquins, qu’il montrait, mais de loin (car l’animal n’est point prêteur), et pour une manie qu’il a de regarder la lune (polisson) avec ses lunettes qui sont nouvellement de Hollande venues. Il s’est dans son grenier, dessus son toit, parmi les cheminées, aménagé une plate-forme branlante, d’où il observe gravement le firmament tournant; il s’efforce d’y déchiffrer, sans y trop rien comprendre, l’alphabet de nos destinées. Au reste, il n’y croit pas, mais il aime à y croire. En quoi je le comprends: on a plaisir, de sa fenêtre, à voir passer les feux du ciel, comme, en la rue, les demoiselles; on leur prête des aventures, des intrigues, un roman; et vrai ou non, c’est amusant.