Nous allâmes ensemble, au coin de la Grand-Rue, à l’hôtel des Écus de France et du Dauphin: car de rentrer chez nous, à deux heures passées, nul de nous n’y pensait; Tripet eût, comme moi, redouté d’y trouver la soupe froide et la femme bouillante. C’était jour de marché, la salle était bondée. Mais si, quand on est seul, à table, bien à l’aise, on est mieux pour manger, quand on est bien serré par de bons compagnons, on mange mieux: ainsi, tout est toujours très bien.

Pendant un long moment, nous cessâmes tous deux de parler, si ce n’est in petto, c’est-à-dire du cœur et des mâchoires, à un petit salé aux choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine, pour éclaircir la bruine que j’avais sur les yeux: car manger et non boire, comme disent nos vieux, c’est aveugler, non voir. Après quoi, la vue claire et le gosier lavé, je pus recommencer à bien considérer les hommes et la vie, qui paraissent plus beaux après qu’on a mangé.

À la table voisine, un curé des environs avait pour vis-à-vis une vieille fermière, qui lui faisait le dos rond; elle s’inclinait, parlait en renfonçant la tête dedans sa carapace, la tordant de côté et doucereusement levant vers lui sa face, comme à la confession. Et le curé, de même l’écoutait de profil, affable, et sans l’entendre, à chaque révérence répondait poliment par une révérence, sans perdre une goulée, et semblait dire: «Allez, ma fille, absolvo te. Tous vos péchés vous sont remis. Car Dieu est bon. J’ai bien dîné. Car Dieu est bon. Et ce boudin noir est très bon.»

Un peu plus loin, notre notaire, maître Pierre Delavau, qui traitait un de ses confrères, parlait d’écus, de la vertu, d’argent, de politique, de contrats, de république... romaine (il est républicain, en vers latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du roi).

Puis, au fond, mon œil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude[5] bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l’Orgueilleux, dont le regard au même instant se rencontrant avec le mien, il s’exclama, il se leva et m’appela. Je jurais qu’il m’avait vu, dès le début; mais le matois se tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans, que j’ai taillées. Il vint à moi, m’offrit un verre:

—Tout mon cœur, mon cœur vous salue[6]...

...M’en offrit deux:

—«Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l’on doit...»

...Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu’ayant dîné, je dirais non. Je l’attrapai: car je dis oui. Sur ma créance, autant de pris.

Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n’ayant plus à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu’afin de se nourrir, avaient vidé les lieux; et il ne restait plus que les honnêtes gens, gens d’âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était ouverte, l’air et le soleil entraient, et trois poulettes noires allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les pattes d’un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans la rue, le cri du vitrier, et: «À mon beau poisson!» et le rugissement d’un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux bœufs blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient. J’aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous sentions aises, si l’on nous eût passé la main le long du dos, nous eussions fait ronron.