Je me retrouvai au logis. C’était la nuit. Comment diable passent les jours? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainéant, ce Romain qui geignait toujours qu’il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je suis content de ma journée, je l’ai gagnée. Seulement, il m’en faudrait deux, deux chaque jour; je n’en ai pas pour mon argent. À peine je commence à boire, mon verre est vide; il est fêlé! Je connais d’autres gens qui sirotent le leur, ils n’en finissent point. Est-ce que par hasard ils ont un plus grand verre? Parbleu, ce serait là injustice criante. Hé! là-haut, l’aubergiste à l’enseigne du Soleil, toi qui verses le jour, fais-moi bonne mesure!... Mais non, béni sois-tu, mon Dieu, qui m’a donné de m’en aller toujours de table avec la faim et d’aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l’une et de l’autre je n’ai jamais assez!... Comme tu fuis, avril! Si tôt finie, journée!... N’importe! J’ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je vous ai tenus. Et j’ai baisé tes seins menus, pucelette maigrelette, fille gracile du printemps... Et maintenant, à toi! Bonjour, la nuit! Je te prends. Chacune à son tour! Nous allons coucher ensemble... Ah! sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couchée... Ma vieille rentre...

V

BELETTE

Mai.

Depuis trois mois, j’avais reçu la commande d’un bahut avec un grand dressoir, pour le château d’Asnois; et j’attendais, pour commencer, d’être allé de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un beau meuble est comme un fruit qu’on doit cueillir à l’espalier; il ne saurait pousser sans l’arbre; et tel est l’arbre, tel le fruit. Ne me parlez point d’une beauté, qui pourrait être ici ou là, et qui s’ajuste à tout milieu, comme une fille à qui la paie le mieux. C’est la Vénus des carrefours. L’art est pour nous quelqu’un de la famille, le génie du foyer, l’ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous sentons; l’art, c’est notre dieu lare. Si tu veux le connaître, il faut connaître sa maison. Le dieu est fait pour l’homme, et l’œuvre pour le lieu qu’elle achève et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en sa place.

J’allai donc voir la place où je pourrais planter mon meuble; et j’y passai une partie de la journée, y compris le boire et manger: car l’esprit ne doit point le corps faire oublier. Après que tous deux eurent satisfaction, je repris le chemin par où j’étais venu, et je m’en retournai gaillardement à la maison.

Déjà je me trouvais à la croisée des routes, et, bien que je n’eusse aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l’autre chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies fleuries.

«Qu’il ferait bon, me disais-je, flâner de ce côté! Au diable les grandes routes, qui mènent au but tout droit! Le jour est beau et long. N’allons pas, mon ami, plus vite qu’Apollon. Nous arriverons toujours. Notre vieille n’aura point perdu son caquet, pour attendre... Dieu, que ce petit prunier à la frimousse blanche est plaisant à regarder! Allons à sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zéphir fait voler dans l’air ses petites plumes: on dirait une neige. Que d’oiseaux gazouillants! Ho! Ho! quel délice!... Et ce ruisseau qui glisse, en grommelant, sous l’herbe, comme un chaton qui joue à chasser une pelote par-dessous un tapis... Suivons-le. Voici un rideau d’arbres qui s’oppose à sa course. Il sera bien attrapé... Ah! le petit mâtin, par où est-il passé?... Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes noueuses, goutteuses, et gonflées de cet orme étêté. Voyez-vous l’effronté!... Mais où diable ce chemin peut-il bien me mener?...»

Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde; et je feignais, hypocrite, d’ignorer de quel côté ce sentier enjôleur voulait nous entraîner. Que tu mens bien, Colas! Plus ingénieux qu’Ulysse, tu te bernes toi-même. Tu le sais bien, où tu vas! Tu le savais, sournois, dès l’instant que tu sortais de la porte d’Asnois. À une heure, par là-bas, est la ferme de Céline, notre passion d’autrefois. Nous allons la surprendre... Mais qui d’elle, ou de moi, sera le plus surpris? Tant d’années ont passé depuis que je ne la vis! Que sera-t-il resté de son minois malicieux et de sa fine gueulette, à ma Belette? Je puis bien l’affronter; à présent, n’y a plus de risques qu’elle me grignote le cœur avec ses dents pointues. Mon cœur est desséché, ainsi qu’un vieux sarment. Et a-t-elle encore des dents? Ah! Belette, Belotte, comme elles savaient rire et mordre, tes quenottes! T’es-tu assez jouée de ce pauvre Breugnon! L’as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme un toton! Bah! si cela t’amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j’étais un grand veau!...

Je me revois, bouche bée, appuyé des deux bras, les coudes écartés, sur le mur mitoyen de maître Médard Lagneau, mon patron qui m’apprit le noble art de sculpter. Et de l’autre côté, dans un grand potager contigu à la cour qui servait d’atelier, parmi les plates-bandes de laitues et de fraises, de radis roses, de verts concombres et de melons dorés, allait pieds nus, bras nus, et gorge à demi nue, n’ayant pour tout bagage que ses lourds cheveux roux, une chemise en toile écrue où pointaient ses seins durs, et une courte cotte qui s’arrêtait aux genoux, une belle fille alerte, balançant des deux mains brunes et vigoureuses deux arrosoirs pleins d’eau sur les têtes feuillues des plantes qui ouvraient leur petit bec, pour boire... Et moi, j’ouvrais le mien, qui n’était point petit, ébahi, pour mieux voir. Elle allait, elle venait, versant ses arrosoirs, retournant les emplir ensuite à la citerne, des deux bras à la fois, se relevant comme un jonc, et revenant poser avec précaution, dans les minces allées, sur la terre mouillée, ses pieds intelligents aux doigts longs, qui semblaient tâter au passage les fraises mûres et les caprons. Elle avait des genoux ronds et robustes de jeune garçon. Je la mangeais des yeux. Elle, n’avait point l’air de voir que je la regardais. Mais elle s’approchait, versant sa petite pluie; et quand elle fut tout près, soudain elle me décocha le trait de sa prunelle... Aïe! je sens l’hameçon et le réseau serré des lacs qui m’entortillent. Qu’il est bien vrai de dire que «l’œil de la femelle une araignée est tel»! À peine fus-je touché, je me débattis... Trop tard! Je restai, sotte mouche, collé contre mon mur, les ailes engluées... Elle ne s’occupait plus de ce que je faisais. Sur ses talons assise, elle repiquait ses choux. De temps en temps seulement, d’un clin d’œil de côté, l’astucieuse bête s’assurait que la proie au piège restait prise. Je la voyais ricasser, et j’avais beau me dire: «Mon pauvre ami, va-t’en, elle se gausse de toi», de la voir ricasser, je ricassais aussi. Que je devais donc avoir la face d’un abruti!... Brusquement, la voilà qui fait un bond de côté! Elle enjambe une plate-bande, une autre, une autre encore, elle court, elle saute, attrape au vol une graine de pissenlit qui voguait mollement sur les ruisseaux de l’air, et, agitant le bras, elle crie, me regardant: