ROMAIN ROLLAND

Mai 1914.


I

L’ALOUETTE DE LA CHANDELEUR

2 février.

Saint Martin soit béni! Les affaires ne vont plus. Inutile de s’éreinter. J’ai assez travaillé dans ma vie. Prenons un peu de bon temps. Me voici à ma table, un pot de vin à ma droite, l’encrier à ma gauche; un beau cahier tout neuf, devant moi, m’ouvre ses bras. À ta santé, mon fils, et causons! En bas, ma femme tempête. Dehors, souffle la bise, et la guerre menace. Laissons faire. Quelle joie de se retrouver, mon mignon, mon bedon, face à face tous deux!... (C’est à toi que je parle, trogne belle en couleurs, trogne curieuse, rieuse, au long nez bourguignon et planté de travers, comme chapeau sur l’oreille...) Mais dis-moi, je te prie, quel singulier plaisir j’éprouve à te revoir, à me pencher, seul à seul, sur ma vieille figure, à me promener gaiement à travers ses sillons, et, comme au fond d’un puits (foin d’un puits!) de ma cave, à boire dans mon cœur une lampée de vieux souvenirs? Passe encore de rêver, mais écrire ce qu’on rêve!... Rêver, que dis-je? J’ai les yeux bien ouverts, larges, plissés aux tempes, placides et railleurs; à d’autres les songes creux! Je conte ce que j’ai vu, ce que j’ai dit et fait... N’est-ce pas grande folle? Pour qui est-ce que j’écris? Certes pas pour la gloire; je ne suis pas une bête, je sais ce que je vaux, Dieu merci!... Pour mes petits-enfants? De toutes mes paperasses, que restera dans dix ans? Ma vieille en est jalouse, elle brûle ce qu’elle trouve... Pour qui donc?—Eh! pour moi. Pour notre bon plaisir. Je crève si je n’écris. Je ne suis pas pour rien le petit-fils du grand-père qui n’eût pu s’endormir avant d’avoir noté, au seuil de l’oreiller, le nombre de pots qu’il avait bus et rendus. J’ai besoin de causer; et dans mon Clamecy, aux joutes de la langue, je n’en ai tout mon soûl. Il faut que je me débonde, comme cet autre qui faisait le poil au roi Midas. J’ai la langue un peu trop longue; si l’on venait à m’entendre, je risque le fagot. Mais tant pire, ma foi! Si l’on ne risquait rien, on étoufferait d’ennui. J’aime, comme nos grands bœufs blancs, à remâcher le soir le manger de ma journée. Qu’il est bon de tâter, palper et peloter tout ce qu’on a pensé, observé, ramassé, de savourer du bec, de goûter, regoûter, laisser fondre sur sa langue, déglutiner lentement en se le racontant, ce qu’on n’a pas eu le temps de déguster en paix, tandis qu’on se hâtait de l’attraper au vol! Qu’il est bon de faire le tour de son petit univers, de se dire: «Il est à moi. Ici, je suis maître et seigneur. Ni froidure ni gelées n’ont de prise sur lui. Ni roi, ni pape, ni guerres. Ni ma vieille grondeuse...»

Or çà, que je fasse un peu le compte de cet univers!

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En premier lieu, je m’ai,—c’est le meilleur de l’affaire,—j’ai moi, Colas Breugnon, bon garçon, Bourguignon, rond de façons et du bedon, plus de la première jeunesse, cinquante ans bien sonnés, mais râblé, les dents saines, l’œil frais comme un gardon, et le poil qui tient dru au cuir, quoique grison. Je ne vous dirai pas que je ne l’aimerais mieux blond, ni que si vous m’offriez de revenir de vingt ans, ou de trente, en arrière je ferais le dégoûté. Mais après tout, dix lustres, c’est une belle chose! Moquez-vous, jouvenceaux. N’y arrive pas qui veut. Croyez que ce n’est rien d’avoir promené sa peau, sur les chemins de France, cinquante ans, par ce temps... Dieu! qu’il en est tombé sur notre dos, m’amie, de soleil et de pluie! Avons-nous été cuits, recuits et relavés! Dans ce vieux sac tanné, avons-nous fait entrer des plaisirs et des peines, des malices, facéties, expériences et folies, de la paille et du foin, des figues et du raisin, des fruits verts, des fruits doux, des roses et des gratte-culs, des choses vues et lues, et sues, et eues, vécues! Tout cela, entassé dans notre carnassière, pêle-mêle! Quel amusement de fouiller là-dedans!... Halte-là, mon Colas! nous fouillerons demain. Si je commence aujourd’hui, je n’en ai pas fini... Pour le moment, dressons l’inventaire sommaire de toutes les marchandises dont je suis propriétaire.