Nous descendîmes la colline. Près de rentrer, nous nous déprîmes. Depuis lors, plus ne nous prîmes. Ah! rossignol, tu chantes toujours. Pour qui ton chant? Vigne, tu pousses. Pour qui tes liens, amour?...

Et la nuit était là. Et le nez vers le ciel, je regardais, appuyé des fesses sur les mains, des mains sur mon bâton, comme un pic sur sa queue; je regardais toujours vers le faîte de l’arbre, où fleurissait la lune. J’essayai de m’arracher au charme qui me tenait. Je ne pus. Sans doute l’arbre me liait de son ombre magique, qui fait perdre la route et le désir de la trouver. Une fois, deux fois, trois fois, je fis le tour, je le refis; à chaque fois, je me revis, au même point, enchaîné.

Lors, j’en pris mon parti, et m’étendant sur l’herbe, je logeai, cette nuit, à l’enseigne de la lune. Je ne dormis pas beaucoup dans cette hôtellerie. Mélancoliquement, je ruminais ma vie. Je pensais à ce qu’elle aurait pu être, à ce qu’elle avait été, à mes rêves écroulés. Dieu! que de tristesses on trouve au fond de son passé, dans ces heures de la nuit où l’âme est affaiblie! Qu’on se voit pauvre et nu, quand se lève devant la vieillesse déçue l’image de la jeunesse d’espérance vêtue!... Je récapitulais mes comptes et mes mécomptes, et les maigres richesses que j’ai dans mon escarcelle: ma femme qui n’est point belle, et bonne tout autant; mes fils qui sont loin de moi, ne pensent rien comme moi, n’ont de moi que l’étoffe; les trahisons d’amis et les folies des hommes; les religions meurtrières et les guerres civiles; ma France déchirée; les rêves de mon esprit, mes œuvres d’art pillées; ma vie, une poignée de cendres, et le vent de la mort qui vient... Et pleurant doucement, mes lèvres appuyées contre le flanc de l’arbre, je lui confiais mes peines, blotti entre ses racines, comme en les bras d’un père. Et je sais qu’il m’écoutait. Et sans doute qu’après, à son tour, il parla et qu’il me consola. Car lorsque, quelques heures plus tard, je m’éveillai, nez en terre et ronflant, de ma mélancolie plus rien ne me restait, qu’un peu de courbature au cœur endolori et une crampe au mollet.

Le soleil s’éveillait. L’arbre, plein d’oiseaux, chantait. Il ruisselait de chants, comme une grappe de raisin qu’on presse entre ses mains. Guillaumet le pinson, Marie Godrée la rouge-gorge, et la limeuse de scie, et la grise Sylvie, fauvette qui babille, et Merlot mon compère, celui que je préfère, parce que rien ne lui fait, ni froid, ni vent, ni pluie, et que toujours il rit, toujours de bonne humeur, le premier à chanter dès l’aube, et le dernier, et parce qu’il a, comme moi, le pif enluminé. Ah! les bons petits gars, de quel cœur ils braillaient. Aux terreurs de la nuit ils venaient d’échapper. La nuit, grosse de pièges, qui, chaque soir, descend sur eux comme un filet. Ténèbres étouffantes... qui de nous périra... Mais, farirarira!... aussitôt que se rouvre le rideau de la nuit, dès que le rire pâle de l’aurore lointaine commence à ranimer le visage glacé et les lèvres blanchies de la vie..., oy ty, oy ty, la la-i, la la la, laderi, la rifla..., de quels cris, mes amis, de quels transports d’amour ils célèbrent le jour! Tout ce qu’on a souffert, ce qu’on a redouté, l’épouvante muette et le sommeil glacé, la nuit, tout, oy ty, tout... frrtt... est oublié. Ô jour, ô jour nouveau!... Apprends-moi, mon Merlot, ton secret de renaître, à chaque aube nouvelle, avec la même foi inaltérable en elle!...

Il continuait de siffler. Sa robuste ironie me ragaillardissait. Sur la terre accroupi, je sifflai comme lui. Le coucou..., «cocu blanc, cocu noir, gris cocu nivernais», jouait à cache-cache, au fond de la forêt.

«Coucou, coucou, le diable te cass’ le cou!»

Avant de me relever, je fis une cabriole. Un lièvre qui passait, m’imita: il riait; sa lèvre était fendue, à force d’avoir ri. Je me remis en marche, chantai à pleins poumons:

—Tout est bon, tout est bon! Compagnons, le monde est rond. Qui ne sait nager, il va au fond. Par mes cinq sens ouverts à fenêtres larges, à pleins battants, entre, monde, coule en mon sang! Vais-je bouder la vie, ainsi qu’un grand niais, parce que je n’ai point d’elle tout ce que j’en voudrais? Quand on se met à vouloir, «Si j’avais... Quand j’aurai...», il n’y a plus moyen de jamais s’arrêter; on est toujours déçu, on souhaite toujours plus qu’il ne vous est donné! Même M. de Nevers. Même le Roi. Même Dieu le Père. Chacun a ses limites, chacun est dans sa sphère. Vais-je m’agiter, gémir, parce que je n’en puis sortir? Serais-je mieux, ailleurs? Je suis chez moi, j’y reste, et resterai, corbleu, si longtemps que je peux. Et de quoi me plaignais-je? On ne me doit rien, en somme. J’aurais pu ne pas vivre... Bon Dieu! lorsque j’y pense, j’en ai froid dans le dos. Ce beau petit univers, cette vie, sans Breugnon! Et Breugnon, sans la vie! Quel triste monde, ô mes amis!... Tout est bien comme il est. Foin de ce que je n’ai point! Mais ce que j’ai, je le tiens...

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* *

Avec un jour de retard, je revins à Clamecy. Je vous laisse à penser comme j’y fus accueilli. Je ne m’en souciai guère; et montant au grenier, ainsi que vous le voyez, j’ai mis sur le papier, hochant du nez, parlant tout seul, tirant la langue de côté, mes peines et mes plaisirs, les plaisirs de mes peines...