—Point. Maître Paillard, premier.

—Y penses-tu, Breugnon? Faire passer l’Éternel après le tabellion!

—L’Éternel peut attendre, ou se promener, s’il lui plaît: je le retrouverai bien. Mais la terre me quitte. La politesse veut que l’on fasse visite à qui vous a reçu, avant d’en faire à qui vous recevra... peut-être.

Il insista, pria, menaça, cria. Je n’en démordis point. Maître Antoine Paillard tira son écritoire, et, sur la borne assis, rédigea, dans un cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Après quoi, je disposai de mon âme gentiment, comme j’avais fait de mon argent. Lorsque tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d’une voix mourante:

—Baptiste, reprends haleine. C’est très beau, ce que tu dis. Mais pour homme altéré, conseil d’oreille ne vaut pas une groseille. À présent que mon âme est prête à monter en selle, je voudrais au moins boire le coup de l’étrier. Gens de biens une bouteille!

Ah! les braves garçons! Non moins que bons chrétiens, tous deux bons Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernière pensée! Au lieu d’une bouteille, ils m’en apportèrent trois: Chablis, Pouilly, Irancy. De la fenêtre de mon bateau qui allait vers l’ancre, je jetai une corde. Le champi y attacha un vieux panier d’osier, et de mes dernières forces, je hissai mes derniers amis.

À partir de ce moment, retombé sur ma paillasse, les autres étant partis, je me sentis moins seul. Mais je n’essaierai point de vous faire le récit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je n’en retrouve plus le compte. Il faut qu’on m’en ait volé huit ou dix dans ma poche. Je sais que j’étais enfoncé dans un vaste entretien avec la trinité des esprits en bouteille; mais de ce que nous disions, je ne me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon: où diable est-il passé?...

Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, étalé des deux fesses sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraîches, et contemplant le ciel au travers des rameaux d’un petit doyenné. Que de lumières là-haut, et que d’ombre ici-bas! La lune me faisait les cornes. À quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et griffus, avaient l’air de grouiller comme un nid de serpents, et me regardaient avec des grimaces diaboliques... Mais qui m’expliquera ce que je fais ici?... Il me semble (tout se mêle dans mon esprit trop riche) que je m’étais dit:

—Debout, chrétien! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul sur son matelas. Sursum corda! Les bouteilles sont vides. Consummatum est. Plus rien à faire ici! Allons haranguer nos choux!

Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu’on les disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se contenter d’aulx. Ce qui est sûr, c’est qu’à peine j’eus mis le pied (et le séant suivit) sur la terre nourricière, je me sentis saisi par l’enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre, étendait sur moi sa coupole de noyer. À ses rameaux pendaient des fruits, par milliers. Mollement balancées et brillantes, comme des pommes, les étoiles mûrissaient dans les ténèbres tièdes. Les fruits de mon verger me semblaient des étoiles. Toutes se penchaient vers moi, afin de me regarder. Par des milliers d’yeux je me sentais épié. De petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l’arbre, au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dorées, d’un filet de voix claire et sucrée, me chantait: