Aussitôt son regard chavira, sa face se creusa, comme si d’un coup de vent son souffle l’avait quittée. Et moi, penché sur son lit, où elle n’était plus, je regardais ainsi qu’au fond d’un trou dans la rivière, où la forme d’un corps qui vient de disparaître reste un instant empreinte et s’efface en tournant. Je fermai ses paupières, baisai son front cireux, j’enchaînai l’une à l’autre ses mains de travailleuse qui ne s’étaient jamais reposées, en leur vie; et, sans mélancolie, laissant la lampe éteinte dont l’huile était brûlée, j’allai m’asseoir auprès de la flamme nouvelle qui devait maintenant éclairer la maison. Je la regardais dormir; je la veillais, avec un sourire attendri, et je pensais (se peut-on défendre de penser!):

—N’est-il pas bien étrange que l’on s’attache ainsi à cette petite chose? Sans elle rien ne nous est. Avec elle, tout est bien, même le pire, qu’importe? Ah! je puis bien mourir, que le diable m’emporte! Pourvu qu’elle vive, elle, je me moque du reste!... C’est tout de même un peu fort. Quoi, je suis là, je vis et je suis bien portant, maître de mes cinq sens et de quelques autres en plus et du plus beau de tous, qui est monsieur mon bon sens, je n’ai jamais boudé la vie, et je porte en mon ventre dix aulnes de boyaux vides toujours pour la fêter, tête saine, main précise, jarret solide et du mollet, brave ouvrier et Bourguignon salé, et je serais tout prêt à sacrifier cela pour un petit animal que je ne connais même pas! Car enfin qu’est-il donc! Un trognon mignon, un jouet gentillet, perroquet qui s’essaie, un être qui n’est rien, mais qui sera, peut-être... Et c’est pour ce «peut-être» que je dilapiderais mon: «Je suis, et j’y suis, et j’y suis bien, pardi!»... Ah! c’est que ce «peut-être», c’est ma plus belle fleur, celle pour qui je vis. Quand les vers se seront empiffrés de ma chair, quand elle aura fondu dans le gras cimetière, je revivrai, Seigneur, en un autre moi-même, plus beau, plus heureux et meilleur... Eh! qu’en sais-je? Pourquoi vaudrait-il mieux que moi?—Parce qu’il aura mis ses pieds sur mes épaules, et qu’il verra plus loin, marchant sur mon tombeau... Ô vous, sortis de moi, qui boirez la lumière, où mes yeux qui l’aimaient ne se baigneront plus, par vos yeux je savoure la vendange des jours et des nuits à venir, je vois se succéder les années et les siècles, je jouis tout autant de ce que je pressens que de ce que j’ignore. Tout passe autour de moi; mais c’est que, moi, je passe; je vais toujours plus loin, plus haut, porté par vous. Je ne suis plus lié à mon petit domaine. Au-delà de ma vie, au-delà de mon champ s’allongent les sillons, ils embrassent la terre, ils enjambent l’espace; comme une voie lactée, ils couvrent de leur réseau toute la voûte azurée. Vous êtes mon espérance, mon désir, et mon grain, qu’à travers l’infini je sème à pleines mains.

IX

LA MAISON BRÛLÉE

À la mi-août.

Noterons-nous ce jourd’hui? C’est un rude morceau. Il n’est pas encore tout à fait digéré. Allons, vieux, du courage! Ce sera le meilleur moyen de le faire passer.

On dit que pluie d’été ne fait point pauvreté. À ce compte, je devrais être plus riche que Crésus; car il ne cesse de pleuvoir, cet été, sur mon dos, et me voici pourtant sans chemise et sans chausses, ainsi qu’un saint Jeannot. À peine je sortais de cette double épreuve—Glodie était guérie, et ma vieille femme aussi, l’une de sa maladie, et l’autre de la vie—quand je reçus des puissances qui gouvernent l’univers (il doit y avoir là-haut une femme qui m’en veut; que diable lui ai-je fait?... Elle m’aime, parbleu!) un furieux assaut d’où je sors nu, battu et moulu jusqu’aux os, mais (c’est le principal, enfin) avec tous mes os.

Bien que ma petite fille fût à présent remise, je ne me pressais pas de regagner le pays; je restais auprès d’elle, jouissant encore plus qu’elle de sa convalescence. Un enfant qui guérit c’est comme si l’on voyait la création du monde; tout l’univers vous semble frais pondu et laiteux. Donc, je flânais, écoutant distraitement les nouvelles qu’apportaient, s’en allant au marché, les commères. Lorsqu’un jour un propos me fit dresser l’oreille, vieux baudet qui voit venir la trique de l’ânier. On disait que le feu avait pris, à Clamecy, dans le faubourg de Beuvron, et que les maisons flambaient comme des margotins. Je ne pus obtenir aucun autre renseignement. À partir de ce moment, je fus, par sympathie, sur des charbons assis. On avait beau me dire:

—Reste tranquille! Les mauvaises nouvelles sont prestes comme l’hirondelle. S’il s’agissait de toi, tu le saurais déjà. Qui parle de ta maison? Il y a plus d’un âne en Beuvron...

Je ne tenais plus en place, je me disais: