—Assez! Ce qui est fait est fait. Voyons ce qui reste à faire.
Je lui fis raconter ce qui s’était passé dans la cité, depuis quinze ou vingt jours que je l’avais quittée, mais bref et clair, sans bavarder: car l’histoire d’hier est de l’histoire ancienne; et l’essentiel est de savoir où nous en sommes. J’appris que sur Clamecy régnaient la peste et la peur, la peur plus que la peste: car celle-ci déjà semblait chercher fortune ailleurs, laissant la place aux malandrins qui, de tous les côtés, attirés par l’odeur, venaient lui arracher des doigts sa proie. Ils étaient maîtres du terrain. Les flotteurs, affamés et rendus enragés par la terreur du fléau, laissaient faire, ou faisaient comme eux. Quant aux lois, elles gisaient. Qui en avait reçu la garde, était allé garder ses champs. De nos quatre échevins, l’un était mort, deux avaient fui; et le procureur avait pris la poudre d’escampette. Le capitaine du château, vieil homme brave, mais podagre, n’ayant qu’un bras, les pieds gonflés, et de cerveau pas plus qu’un veau, s’était fait mettre en six morceaux. Restait un échevin, Racquin, qui se trouvant seul en face de ces animaux déchaînés, par peur, par faiblesse, par ruse, au lieu de leur tenir tête, crut plus sage de céder, en faisant la part du feu. Du même coup, sans se l’avouer (je le connais, j’ai deviné), il s’arrangeait pour satisfaire à son âme rancunière, en lâchant sur tel ou tel dont le bonheur lui faisait mal, ou dont il voulait se venger, la meute incendiaire. Je m’explique à présent le choix de ma maison!... Mais je dis:
—Et les autres, les bourgeois, que font-ils donc?
—Ils font: «bée», dit Binet; eh! ce sont des moutons. Ils attendent chez eux qu’on vienne les saigner. Ils n’ont plus de berger, plus de chiens.
—Eh bien, Binet, et moi! Voyons un peu, mon gars, s’il me reste des crocs. Allons-y, mon petit.
—Maître, un seul ne peut rien.
—Peut toujours essayer.
—Et si ces gueux vous prennent?
—Je n’ai plus rien, je me moque d’eux. Va donc peigner un diable qui n’a plus de cheveux!
Il se mit à danser: