—Eh bien, oui: cela ne servirait qu'à gâter encore les choses: vous vous fâcheriez; je ne veux pas. Je vous en prie!
Le vieux soupira, se leva et dit:
—Allons.
Il vint près d'elle, lui effleura le front de sa barbe râpeuse; il demanda si elle n'avait besoin de rien, baissa la lumière de la lampe, et partit en heurtant les chaises, dans l'obscurité de la chambre. Mais il n'était pas dans l'escalier qu'il songeait à son fils revenant ivre; et il s'arrêtait à chaque marche; il imaginait mille dangers à le laisser rentrer seul...
Dans le lit, près de la mère, l'enfant s'agitait de nouveau. Une souffrance inconnue montait du fond de son être. Il se raidit contre elle. Il tordit son corps, il serra les poings, il fronça les sourcils. La douleur grandissait, tranquille, sûre de sa force. Il ne savait pas ce qu'elle était, ni jusqu'où elle allait. Elle lui paraissait immense, et ne devoir jamais prendre fin. Et il se mit à crier lamentablement. Sa mère le caressa avec de douces mains. Déjà la souffrance devenait moins aiguë. Mais il continuait de pleurer; car il la sentait toujours près de lui, en lui.—L'homme qui souffre peut diminuer son mal, en sachant d'où il vient; il l'enferme par la pensée en un morceau de son corps, qui peut être guéri, arraché au besoin; il en fixe les contours, il le sépare de lui. L'enfant n'a pas cette ressource trompeuse. Sa première rencontre avec la douleur est plus tragique et plus vraie. Comme son être même, elle lui semble sans limites; il la sent installée dans son sein, assise dans son cœur, maîtresse de sa chair. Et cela est ainsi: elle n'en sortira plus qu'après l'avoir rongée.
La mère le presse contre elle, avec de petits mots:
«C'est fini, c'est fini, ne pleurons plus, mon Jésus, mon petit poisson d'or...»
Il continue toujours sa plainte entrecoupée. On dirait que cette misérable masse inconsciente et informe a le pressentiment de la vie de peines qui lui est réservée. Et rien ne peut l'apaiser...
Les cloches de Saint-Martin chantèrent dans la nuit. Leur voix était grave et lente. Dans l'air mouillé de pluie, elle cheminait comme un pas sur la mousse. L'enfant se tut au milieu d'un sanglot. La merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu'un flot de lait. La nuit s'illuminait, l'air était tendre et tiède. Sa douleur s'évanouit, son cœur se mit à rire; et il glissa dans le rêve, avec un soupir d'abandon.
Les trois cloches tranquilles continuaient à sonner la fête du lendemain. Louisa rêvait aussi, en les écoutant, à ses misères passées et à ce que serait plus tard le cher petit enfant endormi auprès d'elle. Elle était depuis des heures étendue dans son lit, lasse et endolorie. Ses mains et son corps la brûlaient; le lourd édredon de plumes l'écrasait; elle se sentait meurtrie et oppressée par l'ombre; mais elle n'osait remuer. Elle regardait l'enfant; et la nuit ne l'empêchait pas de lire dans ses traits vieillots. Le sommeil la gagnait, des images fiévreuses passaient dans son cerveau. Elle crut entendre Melchior ouvrir la porte, et son cœur tressauta. Par instants, le grondement du fleuve montait plus fort dans le silence, comme un mugissement de bête. La vitre sonna une ou deux fois encore sous le doigt de la pluie. Les cloches, plus lentement, chantèrent et s'éteignirent; et Louisa s'endormit auprès de son enfant.