... Ne son gia morto; e ben c'albergo cangi,
resto in te vivo, c'or mi vedi e piangi,
se l'un nell'altro amante si trasforma...

«... Je ne suis pas morte, j'ai changé de demeure; vivante je reste en toi, qui me vois et qui pleures. En l'âme de l'amant se transforme l'aimée.»

Il n'avait jamais lu ces sublimes paroles; mais elles étaient en lui. Chacun remonte à son tour le calvaire des siècles. Chacun retrouve les peines, chacun retrouve l'espoir désespéré des siècles. Chacun remet ses pas dans les pas de ceux qui furent, qui luttèrent avant lui contre la mort, nièrent la mort,—sont morts.

Il se mura chez lui. Ses volets restaient dos, tout le jour, pour ne pas voir les fenêtres de la maison d'en face. Il fuyait les Vogel: ils lui étaient odieux, Il n'avait rien à leur reprocher: c'étaient de trop braves gens et trop pieux pour n'avoir pas fait taire leurs sentiments devant la mort. Ils savaient la peine de Christophe, et ils la respectaient, quoi qu'ils pussent en penser; ils évitaient de prononcer devant lui le nom de Sabine, Mais ils avaient été ses ennemis, quand elle vivait: c'était assez pour qu'il fût le leur, maintenant qu'elle ne vivait plus.

D'ailleurs, ils n'avaient rien changé à leurs façons bruyantes; et malgré la pitié sincère, mais passagère, qu'ils avaient éprouvée, il était évident que ce malheur ne les touchait guère—(c'était trop naturel); peut-être même en éprouvaient-ils un secret débarras. Christophe l'imaginait du moins. Maintenant que les intentions des Vogel à son égard lui devenaient claires, il était porté à les exagérer. En réalité, ils tenaient peu à lui; et il s'attribuait une trop grande importance. Mais il ne doutait pas que la mort de Sabine, en écartant le principal obstacle aux projets de ses hôtes, ne leur parût laisser le champ libre à Rosa, Aussi, il la détesta. Que l'on eût—(les Vogel, Louisa, Rosa même)—disposé de lui tacitement, cela seul eut suffi, dans n'importe quel cas, pour l'éloigner de celle qu'on voulait qu'il aimât, Il se cabrait, chaque fois qu'on lui semblait toucher à son ombrageuse liberté. Mais, ici, il n'était pas seul en cause. Les droits qu'on s'arrogeait sur lui ne portaient pas seulement atteinte à ses droits, mais à ceux de la morte à qui son cœur s'était donné. Aussi les défendait-il âprement, bien que personne ne les attaquât. Il suspectait la bonté de Rosa, qui souffrait de le voir souffrir et venait souvent frapper à sa porte, pour le consoler et lui parler de l'autre. Il ne la repoussait pas: il avait besoin de causer de Sabine avec quelqu'un qui l'eût connue; il voulait savoir les plus petits détails de ce qui s'était passé pendant la maladie. Mais il n'en était pas reconnaissant à Rosa, il prêtait à son cœur des mobiles intéressés. Ne voyait-il pas que la famille, qu'Amalia même permettait ces longues causeries, que jamais elle n'eût autorisées, si elle n'y avait trouvé son compte? Rosa n'était-elle pas d'accord avec les siens? Il ne pouvait croire que sa compassion fût tout à fait sincère et dénuée de pensées personnelles.

Et sans doute, elle ne l'était pas. Rosa plaignait Christophe de tout son cœur. Elle faisait effort pour voir Sabine avec les yeux de Christophe, pour l'aimer au travers de lui; elle se reprochait sévèrement les mauvais sentiments qu'elle avait pu avoir contre elle, et lui en demandait pardon, le soir, dans ses prières. Mais pouvait-elle oublier qu'elle, elle était vivante, qu'elle voyait Christophe à toute heure du jour, qu'elle l'aimait, qu'elle n'avait plus à craindre l'autre, que l'autre s'effaçait, que son souvenir même s'effacerait, qu'elle restait seule, qu'un jour peut-être...? Pouvait-elle réprimer, au milieu de sa douleur, de la douleur de son ami, qui était sienne,—pouvait-elle réprimer un brusque mouvement de joie, un espoir irraisonné? Elle se le reprochait ensuite. Ce n'était qu'un éclair. C'était assez. Il l'avait vu. Il lui jetait un regard qui lui glaçait le cœur: elle y lisait des pensées haineuses; il lui en voulait de vivre, quand l'autre était morte.

Le meunier, avec sa voiture, vint chercher le petit mobilier de Sabine. En rentrant d'une leçon, Christophe vit étalés, devant la porte, dans la rue, le lit, l'armoire, les matelas, le linge, tout ce qui avait été à elle, tout ce qui restait d'elle. Ce lui fut un spectacle odieux. Il passa précipitamment. Sous le porche, il se heurta à Bertold qui l'arrêta:

—Ah! mon cher monsieur, disait-il en lui serrant la main avec effusion, hein! qui eût dit cela quand nous étions ensemble? Comme nous étions contents, alors! C'est pourtant depuis ce jour-là, depuis cette sacrée promenade sur l'eau, qu'elle a commencé à aller mal. Enfin! cela ne sert à rien de se plaindre! Elle est morte. Après elle, ça sera notre tour. C'est la vie... Et vous, comment allez-vous? Moi, très bien, Dieu merci!

Il était rouge, suant, sentait le vin. L'idée que c'était son frère, qu'il avait des droits sur son souvenir, blessait Christophe. Il souffrait d'entendre cet homme parler de celle qu'il aimait. Le meunier, au contraire, était heureux de trouver un ami avec qui causer de Sabine; il ne comprenait pas la froideur de Christophe. Il ne se doutait pas de tout ce que sa présence, l'évocation subite de la journée à la ferme, les souvenirs heureux qu'il rappelait lourdement, les pauvres reliques de Sabine qui jonchaient le sol et qu'il poussait du pied, en causant, remuaient de souffrance dans l'âme de Christophe. Le seul nom de Sabine, quand il revenait dans sa bouche, déchirait Christophe. Il cherchait un prétexte pour faire taire Bertold. Il gagna l'escalier; mais l'autre s'attachait à lui, l'arrêtait sur les marches, continuait son récit. Enfin, comme le meunier lui racontait la maladie de Sabine, avec le plaisir étrange que trouvent certaines gens, surtout des gens du peuple, à parler de maladies, avec un luxe de détails pénibles, Christophe n'y tint plus: (il se raidissait, pour ne pas crier de douleur). Il l'interrompit net:

—Pardon, dit-il, avec une sécheresse glaciale, il faut que je vous quitte.