Il le quitta, sans autre adieu.
Cette insensibilité révolta le meunier. Il n'avait pas été sans deviner la secrète affection de sa sœur et de Christophe. Que celui-ci témoignât d'une telle indifférence, lui parut monstrueux: il jugea que Christophe n'avait point de cœur.
Christophe avait fui dans sa chambre: il suffoquait. Tant que dura le déménagement, il ne sortit plus de chez lui. Il s'était juré de ne pas regarder par la fenêtre, mais il ne pouvait s'empêcher de le faire; et, caché dans un coin, derrière ses rideaux, il suivait le départ des hardes aimées. En les voyant disparaître, il était sur le point de courir dans la rue, de crier: «Non! non! laissez-les-moi! Ne me les emportez pas!» Il voulait supplier qu'on lui donnât au moins un objet, un seul objet, qu'on ne la lui prît pas tout entière. Mais comment eût-il osé le demander au meunier? Il n'était rien pour lui. Son amour, elle-même ne l'avait pas su: comment aurait-il osé le dévoiler a un autre? Puis, s'il avait essayé de dire un mot, il eût éclaté en sanglots... Non, non, il fallait se taire, il fallait assister à cette disparition totale, sans pouvoir rien pour sauver un débris du naufrage...
Et quand tout fut fini, quand la maison fut vide, quand la porte cochère se fut refermée sur le meunier, quand les roues du chariot se furent éloignées, en ébranlant les vitres, quand leur bruit s'effaça, il se jeta par terre, n'ayant plus une larme, plus une pensée pour souffrir ou pour lutter, glacé, comme mort lui-même.
On frappa à la porte. Il resta immobile. On frappa de nouveau. Il avait oublié de s'enfermer a clef. Rosa entra. Elle eut une exclamation, en le voyant étendu sur le plancher, et s'arrêta, effrayée. Il souleva la tête, avec colère:
—Quoi? Que veux-tu? Laisse-moi!
Elle ne s'en allait pas, elle restait, hésitante, adossée à la porte, elle répétait:
—Christophe...
Il se releva en silence; il était honteux qu'elle l'eût vu ainsi. En s'époussetant de la main, il demanda durement:
—Eh bien, qu'est-ce que tu veux?