Il secoua sa torpeur. Il parcourut la campagne, à la recherche de Sabine. Il la cherchait dans le miroir, où son sourire avait passé. Il la cherchait au bord de la rivière, où ses mains s'étaient trempées. Mais le miroir et l'eau ne lui renvoyaient que son propre reflet. L'excitation de la marche, l'air frais, son sang vigoureux qui battait, réveillèrent des musiques en lui. Il voulut se donner le change:
—Ô Sabine!... soupirait-il.
Il lui dédia ces chants, il entreprit d'y faire revivre son amour et sa peine... Il avait beau faire: amour et peine revivaient bien; mais la pauvre Sabine n'y trouvait pas son compte. Amour et peine regardaient vers l'avenir, et non vers le passé. Christophe ne pouvait rien contre sa jeunesse. La sève remontait en lui avec une impétuosité nouvelle. Son chagrin, ses regrets, son chaste et brûlant amour, ses désirs refoulés, exaspéraient sa fièvre. En dépit de son deuil, son cœur battait des rythmes allègres et violents; des chants emportés bondissaient sur des mètres ivres; tout célébrait la vie; la tristesse même prenait un caractère de fête. Christophe était trop franc pour persister à se faire illusion; et il se méprisait. Mais la vie remportait; et triste, l'âme pleine de mort et le corps plein de vie, il s'abandonna à sa force renaissante, à la joie délirante et absurde de vivre, que la douleur, la pitié, le désespoir, la blessure déchirante d'une perte irréparable, tous les tourments de la mort, ne font qu'aiguillonner et raviver chez les forts, en labourant leurs flancs d'un éperon furieux.
Christophe savait d'ailleurs qu'il gardait, dans les retraites souveraines de l'âme, un asile inaccessible, inviolable, où l'ombre de Sabine était close. Le torrent de la vie ne saurait l'emporter. Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu'il a aimés. Ils y dorment, des années, sans que rien les réveille. Mais un jour vient,—on le sait,—où la fosse se rouvre. Les morts sortent de leur tombe, et sourient de leurs lèvres décolorées à l'amant, à l'aimé, dans le sein duquel leur souvenir repose, comme l'enfant qui dort dans les entrailles maternelles.
[TROISIÈME PARTIE]
ADA
Après l'été pluvieux, l'automne rayonnait. Dans les vergers, les fruits pullulaient sur les branches. Les pommes rouges brillaient comme des billes d'ivoire. Quelques arbres déjà revêtaient hâtivement leur plumage éclatant de l'arrière-saison: couleur de feu, couleur de fruits, couleur de melon mûr, d'orange, de citron, de cuisine savoureuse, de viandes rissolées. Des lueurs fauves s'allumaient de toutes parts dans les bois; et des prairies sortaient les petites flammes roses des colchiques diaphanes.
Il descendait une colline. C'était une après-midi de dimanche. Il marchait à grands pas, courant presque, entraîné par la pente. Il chantait une phrase, dont le rythme l'obsédait depuis le commencement de la promenade. Rouge, débraillé, il allait, agitant les bras, et roulant les yeux comme un fou, lorsque, à un tournant du chemin, il se trouva brusquement en présence d'une grande fille blonde, qui, juchée sur un mur, et tirant de toutes ses forces une grosse branche d'arbre, se régalait goulûment de petites prunes violettes. Ils furent aussi surpris l'un que l'autre. Elle le regarda, effarée, la bouche pleine; puis elle éclata de rire. Il en fit autant. Elle était plaisante à voir, avec sa figure ronde encadrée de cheveux blonds frisottants, qui faisaient autour d'elle comme une poussière de soleil, ses joues pleines et roses, ses larges yeux bleus, son nez un peu gros, impertinemment retroussé, sa bouche petite et très rouge, montrant des dents blanches, aux canines fortes et avançantes, son menton gourmand, et toute son abondante personne, grande et grasse, bien faite, solidement charpentée. Il lui cria:
—Bon appétit!