Grand-père s'installa à sa place habituelle, au premier rang, derrière l'orchestre. Il s'appuyait sur la balustrade, et commençait aussitôt avec la contre-basse une interminable conversation. Il se trouvait là dans son milieu; là, on l'écoutait parler, à cause de son autorité musicale; et il en profitait: on peut même dire qu'il en abusait. Christophe était incapable de rien entendre. Il était écrasé par l'attente du spectacle, par l'aspect de la salle qui lui paraissait magnifique, par l'affluence du public qui l'intimidait horriblement. Il n'osait tourner la tête, croyant que tous les regards étaient fixés sur lui. Il serrait convulsivement entre ses genoux sa petite casquette; et il fixait le rideau magique avec des yeux ronds.
Enfin on frappa les trois coups. Grand-père se moucha, tira de sa poche le libretto, qu'il ne manquait jamais de suivre scrupuleusement, au point de négliger parfois ce qui se passait sur la scène; et l'orchestre commença de jouer. Dès les premiers accords, Christophe se sentit tranquillisé. Dans ce monde des sons, il était chez lui; et, à partir de ce moment, quelque extravagant que fût le spectacle, tout lui parut naturel.
Le rideau s'était levé, découvrant des arbres en carton et des êtres qui n'étaient pas beaucoup plus réels. Le petit regardait, béant d'admiration; mais il n'était pas surpris. Cependant, la pièce se passait dans un Orient de fantaisie, dont il ne pouvait avoir aucune idée. Le poème était un tissu d'inepties, où il était impossible de se reconnaître. Christophe n'y voyait goutte; il confondait tout, prenait un personnage pour un autre, tirait son grand-père par la manche, pour lui poser des questions saugrenues, qui prouvaient qu'il n'avait rien compris. Et non seulement il ne s'ennuyait pas, mais il était passionnément intéressé. Sur l'imbécile libretto, il bâtissait un roman de son invention, qui n'avait aucun rapport avec ce que l'on jouait; à tout instant les événements le démentaient, et il fallait le remanier, mais cela ne troublait pas l'enfant. Il avait fait son choix parmi les êtres qui évoluaient sur la scène, avec des cris variés; et il suivait, palpitant, les destinées de ceux à qui il avait accordé ses sympathies. Surtout il était troublé par une belle personne, entre deux âges, qui avait de longs cheveux blond ardent, des yeux d'une largeur exagérée, et qui marchait pieds nus. Les invraisemblances monstrueuses de la mise en scène ne le choquaient point. Ses yeux aigus d'enfant ne remarquaient pas la laideur grotesque des acteurs, énormes et charnus, les choristes difformes de toutes les dimensions, alignés sur deux rangs, la niaiserie des gestes, les faces congestionnées par les hurlements, les perruques touffues, les hauts talons du ténor, et le fard de sa belle amie, au visage tatoué de coups de crayon multicolores. Il était dans l'état d'un amoureux, à qui sa passion ne permet plus de voir, comme il est, l'objet aimé. Le merveilleux pouvoir d'illusion, qui est le propre des enfants, arrêtait au passage les sensations déplaisantes et les transformait à mesure.
La musique opérait ces miracles. Elle baignait les objets d'une atmosphère vaporeuse, où tout devenait beau, noble et désirable. Elle communiquait à l'âme un besoin dévorant d'aimer; et en même temps, elle lui offrait des fantômes d'amour, pour remplir le vide qu'elle-même avait creusé. Le petit Christophe était éperdu d'émotion. Il y avait des mots, des gestes, des phrases musicales, qui le mettaient mal à l'aise; il n'osait plus lever les yeux, il ne savait pas si c'était mal ou bien, il rougissait et pâlissait tour à tour; il en avait des gouttes de sueur au front; et il tremblait que les gens qui étaient là ne s'aperçussent de son trouble. Quand arrivèrent les catastrophes inévitables qui fondent sur les amants, au quatrième acte des opéras, afin de fournir au ténor et à la prima donna l'occasion de faire valoir leurs cris les plus aigus, l'enfant crut qu'il allait étouffer; il avait la gorge douloureuse, comme quand il avait pris froid; il se serrait le cou avec ses mains, il ne pouvait plus avaler sa salive; il était gonflé de larmes. Heureusement que grand-père n'était pas beaucoup moins ému. Il jouissait du théâtre avec une naïveté d'enfant. Aux passages dramatiques, il toussotait d'un air indifférent, pour cacher son trouble; mais Christophe le voyait; et cela lui faisait plaisir. Il avait horriblement chaud, il tombait de sommeil, et il avait très mal où il était assis. Mais il pensait uniquement: «Y en a-t-il encore pour longtemps? Pourvu que ce ne soit pas fini!...»
Et brusquement, tout fut fini, sans qu'il comprit pourquoi. Le rideau tomba, tout le monde se leva, l'enchantement était rompu.
Ils revinrent dans la nuit, les deux enfants ensemble, le vieux et le petit. Quelle belle nuit! Quel calme clair de lune! Ils se taisaient tous deux, ruminant leurs souvenirs. Enfin le vieux lui dit:
—Es-tu content?
Christophe ne pouvait pas répondre; il était encore intimidé par son émotion, et il ne voulait pas parler, de peur de briser le charme; il dut faire un effort, pour murmurer tout bas, avec un gros soupir:
—Oh! oui!
Le vieux sourit. Après un temps, il reprit: