Enfin, elles renoncèrent à tirer de lui autre chose que des salutations et des monosyllabes; et madame de Kerich, qui faisait à elle seule tous les frais de la conversation, lui demanda, lassée, de se mettre au piano. Bien plus intimidé que par un public de concert, il joua un adagio de Mozart. Mais sa timidité même, le trouble que son cœur commençait d'éprouver auprès de ces deux femmes, l'émotion ingénue qui gonflait sa poitrine, et le rendait heureux et malheureux ensemble, s'accordaient avec la tendresse et la pudeur juvénile de ces pages, et leur prêtaient un charme de printemps. Madame de Kerich en fut touchée; elle le dit avec l'exagération louangeuse, habituelle aux gens du monde; elle n'en était pas moins sincère, et l'excès même de l'éloge était doux, venant d'une aimable bouche. La maligne Minna se taisait, elle regardait avec étonnement ce garçon si stupide quand il parlait, et dont les doigts étaient si éloquents. Christophe sentait leur sympathie, et il s'enhardissait. Il continua de jouer; puis, se retournant à demi vers Minna, avec un sourire gêné, et sans lever les yeux:
—Voilà ce que je faisais sur le mur, dit-il timidement.
Il joua une petite œuvre, où il avait en effet développé les idées musicales qui lui étaient venues à sa place favorite, en regardant le jardin, non pas, à vrai dire, le soir où il avait vu Minna et madame de Kerich,—(il cherchait à se le persuader, pour quelles obscures raisons?)—mais bien des soirs avant; et l'on pouvait retrouver dans le balancement tranquille de cet andante con moto les impressions sereines des chants d'oiseaux et de l'endormement majestueux des grands arbres dans la paix du soleil couchant.
Ses deux auditrices l'écoutaient avec ravissement. Quand il eut fini, madame de Kerich se leva, lui prit les mains avec sa vivacité habituelle, et le remercia avec effusion. Minna battit des mains, cria que c'était «admirable», et que, pour qu'il composât encore d'autres œuvres aussi «sublimes» que celle-là, elle lui ferait mettre une échelle contre le mur, afin qu'il pût y travailler tout à son aise. Madame de Kerich dit à Christophe de ne pas écouter cette folle de Minna; elle le pria, puisqu'il aimait son jardin, d'y venir aussi souvent qu'il voudrait; et elle ajouta qu'il n'aurait même pas besoin de venir les saluer, si cela l'ennuyait.
—Vous n'avez pas besoin de venir nous saluer, trouva bon de répéter Minna. Seulement, si vous ne venez pas, gare à vous!
Elle agitait le doigt, d'un petit air menaçant.
Minna n'avait nullement un désir impérieux que Christophe lui fît visite, ni même qu'il s'astreignit envers elle aux règles de la politesse; mais il lui plaisait de produire un petit effet, que son instinct lui faisait juger charmant.
Christophe rougit de plaisir. Madame de Kerich acheva de le gagner par le tact avec lequel elle lui parla de sa mère et de son grand-père, qu'elle avait autrefois connu. L'affectueuse cordialité des deux femmes le pénétrait; il s'exagérait cette bonté facile, cette bonne grâce mondaine, par le désir qu'il avait de la croire profonde. Il se mit à raconter ses projets, ses misères, avec une naïve confiance. Il ne s'apercevait plus de l'heure qui passait, et il eut un sursaut d'étonnement, lorsqu'un domestique vint annoncer le dîner. Mais sa confusion se changea en bonheur, quand madame de Kerich lui dit de rester dîner avec elles, comme de bons amis qu'on allait être, qu'on était déjà. On lui mit son couvert entre la mère et la fille; et il donna une idée moins avantageuse de ses talents à table qu'au piano. Cette partie de son éducation avait été fort négligée; il était disposé à croire qu'à table, manger et boire étaient l'essentiel, que la façon n'importait guère. Aussi, la proprette Minna le regardait avec une moue scandalisée.
On comptait qu'aussitôt après le souper, il s'en irait. Mais il les suivit dans le petit salon, il s'assit avec elles, il ne songeait pas à partir. Minna étouffait des bâillements et faisait des signes à sa mère. Il ne s'en apercevait pas, parce qu'il était grisé de son bonheur et qu'il pensait que les autres étaient comme lui,—parce que Minna, en le regardant, continuait de jouer des prunelles, par habitude,—et enfin, parce qu'une fois assis, il ne savait plus comment se lever et prendre congé. Il serait resté toute la nuit, si madame de Kerich ne l'eût congédié, avec un aimable sans-façon.
Il partit, emportant en lui la lumière caressante des yeux bruns de madame de Kerich, des yeux bleus de Minna; il sentait sur sa main le fin contact des doigts délicats et doux comme des fleurs; et une subtile odeur, qu'il n'avait jamais encore respirée, l'enveloppait, l'étourdissait, le faisait défaillir.