Il revint deux jours après, comme ils en étaient convenus, pour donner une leçon de piano à Minna. À partir de ce moment, il venait régulièrement sous ce prétexte, deux fois par semaine, le matin; et bien souvent, il retournait le soir, pour faire de la musique et pour causer.

Madame de Kerich le voyait volontiers. C'était une femme intelligente et bonne. Elle avait trente-cinq ans, lorsqu'elle avait perdu son mari; et bien que jeune de corps et de cœur, elle s'était retirée sans regret du monde, où elle était fort lancée. Peut-être s'en séparait-elle d'autant plus facilement qu'elle s'y était beaucoup amusée et jugeait sainement qu'on ne peut à la fois avoir eu et avoir. Elle était attachée à la mémoire de monsieur de Kerich, non qu'elle eût eu pour lui, à aucun moment de son union, rien qui ressemblât à de l'amour: il lui suffisait d'une bonne amitié; elle avait des sens tranquilles et un esprit affectueux.

Elle s'était consacrée à l'éducation de sa fille; mais la même modération, qu'elle portait dans l'amour, atténuait ce que la maternité a souvent d'exalté et de maladif, quand l'enfant est le seul être sur qui la femme puisse reporter ses jalouses exigences d'aimer et d'être aimée. Elle chérissait Minna, mais la jugeait avec clarté et ne se dissimulait aucune de ses imperfections, pas plus qu'elle ne cherchait à se faire illusion sur elle-même. Spirituelle, sensée, elle avait un regard infaillible pour découvrir du premier coup d'œil le faible et le ridicule de chacun; elle y trouvait plaisir, sans l'ombre de méchanceté; car elle était aussi indulgente que railleuse, et, tout en s'amusant des gens, elle aimait à leur rendre service.

Le petit Christophe fournit à sa bonté et à son esprit critique une occasion de s'exercer. Durant les premiers temps de son séjour dans la ville, où son grand deuil la tenait à l'écart de la société, Christophe lui fut une distraction. Par son talent, d'abord. Elle aimait la musique, quoique n'étant pas musicienne; elle y trouvait un bien-être physique et moral, où sa pensée s'engourdissait paresseusement dans une agréable mélancolie. Assise auprès du feu,—tandis que Christophe jouait,—un ouvrage dans les mains, et souriant vaguement, elle goûtait une jouissance muette au va-et-vient machinal de ses doigts, et aux mouvements incertains de sa rêverie, flottant parmi les images tristes ou douces du passé.

Mais plus encore qu'à la musique, elle s'intéressait au musicien. Elle était assez intelligente pour sentir les rares dons de Christophe, bien qu'elle ne fût pas capable de discerner son originalité véritable. Elle se plaisait curieusement à surveiller l'éveil de cette flamme mystérieuse, qu'elle voyait poindre en lui. Elle avait vite apprécié ses qualités morales, sa droiture, son courage, cette sorte de stoïcisme, si touchant chez un enfant. Elle ne l'en regardait pas moins avec la perspicacité ordinaire de ses yeux fins et moqueurs. Elle s'amusait de sa gaucherie, de sa laideur, de ses petits ridicules; elle ne le prenait pas tout à fait au sérieux (elle ne prenait pas grand'chose au sérieux). Les saillies bouffonnes, les violences, l'humeur fantasque de Christophe, lui faisaient croire d'ailleurs qu'il n'était pas très bien équilibré; elle voyait en lui un de ces Krafft, qui étaient de braves gens et de bons musiciens, mais tous un peu toqués.

Cette légère ironie échappait à Christophe; il ne sentait que la bonté de madame de Kerich. Il était si peu habitué à ce qu'on fût bon pour lui! Bien que ses fonctions au palais le missent en contact journalier avec le monde, le pauvre Christophe était resté un petit sauvage, sans instruction et sans éducation. L'égoïsme de la cour ne s'occupait de lui que pour tirer profit de son talent, sans chercher à lui servir en rien. Il venait au palais, se mettait au piano, jouait, et s'en allait, sans que jamais personne se donnât la peine de causer avec lui, si ce n'était pour lui faire quelque compliment distrait. Personne, depuis la mort du grand-père, ni à la maison, ni au dehors, n'avait eu la pensée de l'aider s'instruire, à se conduire dans la vie, à devenir un homme. Il souffrait de son ignorance et de sa grossièreté de manières. Il suait sang et eau pour se former tout seul; mais il n'y arrivait pas. Les livres, les entretiens, les exemples, tout lui manquait. Il lui eût fallu avouer sa détresse à un ami, et il ne pouvait s'y décider. Même avec Otto, il n'avait pas osé, parce qu'aux premiers mots qu'il avait hasardés, Otto avait pris un ton de supériorité dédaigneuse, qui lui avait été comme une brûlure de fer rouge.

Et voici qu'avec madame de Kerich, tout devenait aisé. D'elle-même, sans qu'il fût besoin de lui demander rien—(il en coûtait tellement à l'orgueil de Christophe!)—elle lui remontrait doucement ce qu'il ne fallait pas faire, l'avertissait de ce qu'il fallait faire, lui donnait des conseils sur la façon de s'habiller, de manger, de marcher, de parler, ne lui laissait passer aucune faute d'usage, de goût ou de langage; et il était impossible d'en être blessé, tant sa main était légère et attentive à ménager cet amour-propre ombrageux d'enfant. Elle fit aussi son éducation littéraire, sans avoir l'air d'y toucher: elle ne semblait pas s'étonner de ses étranges ignorances; mais elle ne négligeait aucune occasion de relever ses erreurs, simplement, tranquillement, comme s'il était tout naturel que Christophe se fût trompé; au lieu de l'effaroucher par des leçons pédantes, elle avait imaginé d'occuper leurs réunions du soir, en faisant lire à Minna ou à lui de belles pages d'histoire, ou des poètes allemands et étrangers. Elle le traitait en enfant de la maison, avec quelques petites nuances de familiarité protectrice, qu'il n'apercevait pas. Elle s'occupait même de ses vêtements, elle les lui renouvelait, elle lui tricotait un cache-nez de laine, elle lui faisait présent de menus objets de toilette, et avec tant de gentillesse qu'il ne se sentait pas gêné de ces soins et de ces cadeaux. Bref, elle avait pour lui ces petites attentions et cette sollicitude quasi maternelle, que toute bonne femme a d'instinct pour tout enfant qui lui est confié, sans qu'il soit nécessaire qu'elle éprouve pour lui un sentiment profond. Mais Christophe croyait que cette tendresse s'adressait à lui personnellement, et il se fondait en reconnaissance; il avait des effusions brusques et passionnées, qui semblaient un peu ridicules à madame de Kerich, mais qui ne laissaient point de lui faire plaisir.

Avec Minna, les rapports étaient autres. Quand Christophe l'avait revue pour sa première leçon, tout enivré encore des souvenirs de la veille et des regards caressants de la fillette, il avait été surpris de trouver une petite personne entièrement différente de celle qu'il avait vue, quelques heures auparavant. Elle le regardait à peine, n'écoutait pas ce qu'il disait; et, lorsqu'elle levait les yeux vers lui, il y lisait une froideur si glaciale qu'il en était saisi. Il se tourmenta longtemps pour savoir en quoi il avait pu l'offenser. Il ne l'avait offensée en rien; et les sentiments de Minna ne lui étaient ni moins, ni plus favorables, aujourd'hui qu'hier: aujourd'hui comme hier, Minna avait pour lui une parfaite indifférence. Si, la première fois, elle s'était mise en frais de sourires pour le recevoir, c'était par une coquetterie instinctive de petite fille, qui s'amuse à essayer le pouvoir de ses yeux sur le premier venu, fût-il un chien coiffé, qui s'offre à son désœuvrement. Mais dès le lendemain, cette conquête trop facile n'avait plus aucun intérêt pour elle. Elle avait sévèrement observé Christophe; et elle l'avait jugé un garçon laid, pauvre, mal élevé, qui jouait bien du piano, mais qui avait de vilaines mains, qui tenait sa fourchette à table d'une façon abominable, et qui coupait le poisson avec son couteau. Il lui paraissait donc fort peu intéressant. Elle voulait bien prendre des leçons de piano avec lui; elle consentait même à s'amuser avec lui, parce qu'elle n'avait pas d'autre compagnon pour le moment, et que, malgré ses prétentions à n'être plus une enfant, il lui venait par bouffées un besoin fou de dépenser son trop-plein de gaieté, que surexcitait, comme chez sa mère, la contrainte imposée par le deuil récent. Mais elle ne se souciait pas plus de Christophe que d'un animal domestique; s'il lui arrivait encore, dans ses jours de pire froideur, de lui faire les doux yeux, c'était par pur oubli, et parce qu'elle pensait à autre chose,—ou bien, tout simplement, pour n'en pas perdre l'habitude. Le cœur de Christophe bondissait, quand elle le regardait ainsi. Et c'est à peine si elle le voyait: elle se racontait des histoires. Cette jeune personne était à l'âge où l'on se caresse les sens avec des rêves agréables et flatteurs. Elle pensait constamment à l'amour, avec un grand intérêt et une curiosité qui n'était innocente que par son ignorance. D'ailleurs, elle n'imaginait l'amour, en demoiselle bien élevée, que sous l'espèce du mariage. La forme de son idéal était loin d'être fixée. Tantôt elle rêvait d'épouser un lieutenant, tantôt un poète dans le genre sublime et correct, à la Schiller. Un projet démolissait l'autre; et le dernier venu était toujours accueilli avec le même sérieux et une égale conviction. Les uns et les autres étaient tout prêts à céder le pas à une réalité avantageuse. Car il est remarquable de voir avec quelle aisance les jeunes filles romanesques oublient leurs rêves, quand une apparence moins idéale, mais plus sûre, vient se présenter à elles.

Au demeurant, la sentimentale Minna était tranquille et froide. En dépit de son nom aristocratique et de la fierté que lui donnait sa particule nobiliaire, elle avait une âme de petite ménagère allemande, à l'âge exquis de l'adolescence.

Christophe ne comprenait naturellement rien au mécanisme compliqué,—plus compliqué en apparence qu'en réalité,—du cœur féminin. Il était souvent dérouté par les façons de ses belles amies; mais il était si heureux de les aimer qu'il leur faisait crédit de tout ce qui chez elles l'inquiétait et l'attristait un peu, afin de se persuader qu'il en était aimé autant qu'il les aimait. Un mot ou un regard affectueux le plongeait dans le ravissement. Il en était si bouleversé parfois qu'il avait des crises de larmes.