Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.

—Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.

Il avait envie de lui dire:

—Ne soyez pas jalouse!

Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié.

—Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris?

Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus qu'avant...—(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de prononcer le mot d'«aveugle».)

Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération. Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement:

—Vous avez souffert?

Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les mâchait en silence. Après quelques instants,—(le chant de l'alouette s'enfonçait dans le ciel),—Christophe raconta que, lui aussi, avait souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe, qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;—mais déjà, elle était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité riante.