Il lui demanda:

—Vous êtes heureuse?

Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui, elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison...

—Oui, dit-elle, je suis très heureuse!

Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la main de Christophe. Elle dit:

—Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche.

Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où il ne fallait pas se tromper.

Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le voyait.

Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.—Tout en continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante.

—Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si différent de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je sois. Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait supporter la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est.