—Laisse donc... disait Mannheim.
—Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus, un peu moins!...
Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus disait à Mannheim:
—Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te prie. Tu vas nous faire pincer.
—Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et puis, je lui fais des amis.
[DEUXIÈME PARTIE]
[L'ENLISEMENT]
Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait donner trois représentations.
À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait là une partie de sa famille:—il avait de la famille dans tous les pays d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag, et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges, Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards, qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus des toits de la ville, avec cette légende: