Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond, il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête, il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard, il fallait se hâter.

Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau. Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir, pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de réfléchir:

—Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il, à brûle-pourpoint.

Elle rougit, et dit, avec un accent étranger:

—Non, monsieur.

—J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en profiter avec moi?

Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se décida brusquement.

—Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet. Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.—(Il se vantait.)—Cela vous fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.

La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.

—Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.