—Venez chez nous alors!
Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris, était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait; chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces, affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe des autres peuples.
Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait pas plus qu'elle.
Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais venue.
Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait, tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante, attendait.—Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.
—Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.
Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.
Il n'y comprenait rien:
—Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque chose de drôle?
Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui pleuraient, et lui tendit les deux mains.