—Je ne pars pas sans le voir.
—Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le premier train. Vite! Je vous expliquerai.
Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il se ravisa soudain, et monta auprès d'eux.
Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel. Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau...
Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent, une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin, où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait...
[DEUXIÈME PARTIE]
Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui...
Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses. Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi, mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le rejoindre, le matin suivant...
Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant, ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.