—Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement. On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons demain.

Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner.

—Pauvre diable! dit Manousse.

Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque temps, Canet dit à Manousse:

—Je crois que nous venons de commettre un crime.

Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit:

—Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.

Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait, dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée, depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper, vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude, sans raison.

Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente commença.

C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre; il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal, qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une nuit sans sommeil.