Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:

—Ah! te voilà enfin!

Le mirage s'effaça...

Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant des dents...

À partir de cette minute,—(il avait beau ne rien savoir, et se répéter: «Je ne sais rien»)—il savait tout. Il était sûr de ce qui allait venir.

Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire. Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.

La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,—qu'il n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre aussi,—qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...

Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin. Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations. Seul, dans le wagon, Christophe criait:

—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!

À la deuxième station après la frontière française, le train s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe, frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant, se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant. Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?... Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester, sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva au milieu de la campagne déserte,—des prairies, coupées ça et là de bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria: