Elle lui raconta, en phrases brèves, hachées, tout ce qu'elle lui avait caché jusqu'à présent: l'espionnage de Bäbi, les cendres, la scène avec Sami, le carnaval, l'affront imminent. Elle ne distinguait plus, en racontant, ce que sa crainte avait forgé de ce qu'elle avait raison de craindre. Il écoutait, consterné, plus incapable qu'elle encore de discerner, dans le récit, le danger réel de l'imaginaire. Il était à mille lieues de soupçonner la chasse qu'on leur faisait. Il cherchait à comprendre; il ne pouvait rien dire: contre de tels ennemis il était désarmé. Il ressentait seulement une fureur aveugle, le désir de frapper. Il dit:

—Pourquoi n'as-tu pas chassé Bäbi?

Elle dédaigna de répondre. Bäbi chassée eût été plus venimeuse encore que Bäbi tolérée; et Christophe comprit le non-sens de sa question. Ses pensées se heurtaient; il cherchait un parti à prendre, une action immédiate. Il dit, les poings crispés:

—Je les tuerai.

—Qui? fit-elle, méprisante pour ces mots inutiles.

Sa force tomba. Il se vit perdu dans ce réseau de trahisons obscures, où l'on ne pouvait rien saisir, où tous étaient complices.

—Lâches! cria-t-il, accablé.

Il s'effondra, a genoux devant le lit, son visage pressé contre le corps d'Anna.—Ils se turent. Elle éprouvait un mélange de mépris et de pitié pour cet homme qui ne savait ni la défendre, ni se défendre. Il sentait contre sa joue trembler de froid les jambes d'Anna. La fenêtre était restée ouverte, et dehors il gelait: dans le ciel lisse comme un miroir, frissonnaient les étoiles glacées.

Quand elle eut savouré l'amère jouissance de le voir brisé comme elle, elle dit, d'un ton dur et lassé:

—Allumez une bougie.