Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était suspendue...

Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se mêlaient le bonheur et la peine.

Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier. Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la petite,—l'aînée,—ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à qui ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres ouverts sur la table;—leurs yeux tenaient un autre langage. Il comptait parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie d'hôtel. Il vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme, pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée.

Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours, il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.—Cette fois encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et contre lesquelles, d'instinct, elle réagit.

Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas en profiter pour se parler librement.

Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder, malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait, l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le soir.

Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel, couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé d'amour.

Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme, qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne se perdraient plus.—Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de Christophe chantait...

Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander, ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en souriant:

—Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.