L’avant-veille de Pâques, sa décision fut prise.—Dure nuit. Il fallut vaincre bien des désirs, fouler aux pieds l’espérance obstinée, qui ne voulait pas mourir. Elle avait, en pensée, bâti son nid avec Roger. Tant de rêves de bonheur, que l’on se chuchote tout bas! Y renoncer! Reconnaître que l’on s’était trompée! Se dire qu’on n’était pas faite pour le bonheur!...

Car elle se le disait, dans son découragement. Une autre, à sa place, ne l’eût pas rejeté. Pourquoi n’était-elle pas capable de l’accepter? Pourquoi ne pouvait-elle sacrifier une partie de sa nature?... Mais non, elle ne le pouvait pas! Comme la vie est mal faite! On ne peut pas se passer d’affection mutuelle, et on ne peut pas se passer non plus d’indépendance. L’une est aussi sacrée que l’autre. L’une est autant que l’autre nécessaire au souffle de nos poumons. Comment les concilier? On vous dit: «Sacrifiez! Si vous ne vous sacrifiez pas, vous n’aimez pas assez...» Mais ce sont, presque toujours, les plus capables d’un grand amour qui sont aussi les plus passionnés d’indépendance. Car tout est fort en eux. Et s’ils sacrifient à leur amour le principe de leur fierté, ils se sentent dégradés jusque dans leur amour, ils déshonorent l’amour...—Non, ce n’est pas aussi simple que voudraient nous le faire croire la morale de l’humilité,—ou celle de l’orgueil,—chrétiens ou nietzschéens. Une force ne s’oppose pas en nous à une faiblesse, une vertu à un vice, ce sont deux forces qui s’affrontent, deux vertus, deux devoirs... La seule vraie morale, selon la vie vraie, serait une morale d’harmonie. Mais la société humaine n’a jamais connu jusqu’à présent qu’une morale d’oppression et de renoncement,—tempérée par le mensonge. Annette ne pouvait mentir...

Que faire?... Sortir de l’équivoque, au plus vite, à tout prix! Puisqu’elle s’était convaincue qu’il lui serait impossible de vivre dans cette union, rompre dès le lendemain!...

Rompre!... Elle se représenta la stupeur de la famille, l’esclandre... Ceci n’était rien... Mais le chagrin de Roger... Aussitôt, s’évoqua dans la nuit l’image de la figure chérie... A cette vision, un ressac de passion de nouveau emporta tout... Annette, brûlante et glacée, immobile dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts, comprimait les battements de son cœur...

—Roger, implorait-elle, mon Roger, pardonne-moi!... Ah! si je pouvais t’éviter cette peine!... Je ne peux pas, je ne peux pas!...

Alors, elle était baignée d’un tel flot d’amour et de remords qu’elle eût été près de courir se jeter au pied du lit de Roger, de lui baiser les mains, de lui dire:

—Je ferai tout ce que tu veux...

Quoi! elle l’aimait encore?... Elle se révolta...

—Non, non! je ne l’aime plus!...

Elle se mentait avec fureur...