Sylvie voyait Annette, grande, fraîche, la face large, le nez un peu camus, le front de jeune génisse sous la masse des cheveux châtain d’or en torsades, les sourcils très fournis, des yeux larges bleu-clair qui affleuraient un peu et qui, étrangement, parfois se durcissaient, par ondes venues du cœur; la bouche grande, lèvres fortes, un duvet blond au coin, habituellement fermées, en une moue défensive, attentive, butée, mais qui, lorsqu’elles s’ouvraient, pouvaient s’illuminer d’un ravissant sourire, timide et rayonnant, qui transformait toute la physionomie; le menton, comme les joues, pleins, sans empâtement, solidement charpentés; la nuque, le cou, les mains, couleur de miel foncé; une belle peau bien ferme, baignée par un sang pur. Un peu lourde de taille, le buste un peu carré, elle avait les seins larges et gonflés; l’œil exercé de Sylvie les palpa sous l’étoffe, et s’arrêta surtout sur les belles épaules, dont la pleine harmonie formait avec le cou, blonde et ronde colonne, le plus parfait du corps. Elle savait s’habiller, était mise avec soin, presque trop pour Sylvie, un soin trop observé: les cheveux bien tirés, pas une boucle folle, pas une agrafe en faute, tout en ordre.—Et Sylvie se demandait: «Et dedans, est-ce de même?»
Annette voyait Sylvie presque aussi grande qu’elle—(aussi grande, oui, peut-être)—mais mince, fine de taille, tête petite pour le corps, demi-nue sous le peignoir, peu de gorge, grassouillette pourtant, les bras dodus, assise, se balançant sur son petit croupion et les deux mains croisées sur ses deux genoux ronds. Ronds, elle avait aussi le front et le menton; le nez petit, retroussé; les cheveux d’un brun-clair, très fins et plantés bas sur les tempes, des boucles sur les joues, et de petits cheveux fous sur la nuque et le cou, blanc, très blanc, et gracile. Une plante qui vit en chambre. Les deux profils du visage étaient asymétriques: celui de droite, langoureux, sentimental, chat qui dort; celui de gauche, malicieux, aux aguets, chat qui mord. La lèvre supérieure se retroussait en parlant, sur les canines rieuses.—Et Annette pensait: «Gare à qui elle croque!»
Qu’elles étaient différentes!..... Et pourtant, toutes deux avaient, du premier regard, reconnu le regard, les yeux clairs, le front, le pli du coin des lèvres,—le père...
Annette, intimidée, raidie, prit son courage et dit, d’une voix blanche, que glaçait l’excès d’émotion, qui elle était, son nom. Sylvie la laissa parler, sans cesser de la fixer, puis dit tranquillement, avec le sourire un peu cruel de sa lèvre retroussée:
—Je le savais.
Annette tressaillit.
—Comment?
—Je vous ai vue déjà—souvent—avec le père...
Elle avait eu, avant les derniers mots, une hésitation imperceptible. Peut-être, malignement, elle allait dire: «mon père». Mais elle eut ironique pitié du regard d’Annette, qui lisait sur ses lèvres. Annette comprit, détourna les yeux, rougit, humiliée.
Sylvie n’en perdit rien; elle se délecta lentement de cette rougeur. Elle continuait de parler, sans hâte, posément. Elle racontait qu’à la cérémonie mortuaire, elle était à l’église, dans un des bas-côtés, et qu’elle avait tout vu. Sa voix qui chantonnait, en nasillant un peu, dévidait son récit, sans montrer d’émotion. Mais si elle savait voir, Annette savait entendre. Et quand Sylvie eut fini, Annette, relevant les yeux, lui dit: