Elle leva la tête, vit tout en haut, dans un rond de lumière, la frimousse penchée de Sylvie qui riait:
—Attrape!...
reçut en pleine figure une pluie de gouttelettes et le lilas mouillé que Sylvie lui jetait,—et lui jetait aussi, des deux mains, des baisers...
Sylvie disparut. Annette, la tête levée, continuait de la chercher, quand elle n’était plus là. Et serrant dans ses bras la branche de fleurs trempée, elle embrassait le lilas.
Malgré la distance, et bien que certaines rues, à cette heure tardive, ne fussent pas très sûres, elle revint à pied. Elle aurait bien dansé. Rentrée enfin chez elle, heureuse et harassée, elle ne se coucha pas avant d’avoir placé les fleurs dans un vase, près de son lit. Et elle se releva pour les en retirer, et—comme chez Sylvie—les mettre dans son pot à eau. Recouchée, elle gardait sa lampe allumée, car elle ne voulait pas se séparer de cette journée. Mais elle se retrouva, soudain, trois heures après, au milieu de la nuit. Les fleurs étaient bien là. Elle n’avait pas rêvé, elle avait vu Sylvie... Elle se rendormit, sur le sein de l’image chérie.
Les journées qui suivirent furent remplies par un bourdonnement d’abeilles, édifiant une ruche nouvelle. Tel, autour d’une jeune reine, un essaim qui se groupe. Autour de Sylvie aimée, Annette bâtissait un nouvel avenir. La vieille ruche était désertée. Sa reine était bien morte. S’efforçant de masquer cette révolution de palais, le cœur passionné feignait de croire que son amour pour le père émigrait en Sylvie, et qu’il l’y retrouverait... Mais Annette savait bien qu’elle en prenait congé.
Impérieux grondement de l’amour nouveau, qui crée et qui détruit... Les souvenirs du père, impitoyablement, furent écartés de la vue. Les objets familiers, relégués—avec tous les égards—dans l’ombre pieuse de chambres où ils ne couraient pas risque d’être souvent troublés. La houppelande, remisée au fond d’un vieux placard. Après l’avoir enfouie, Annette l’en retira, indécise, y appuya sa joue, puis, soudain, rancunière, la rejeta. Illogisme de la passion! Qui des deux trahissait?...
Elle s’était éprise de la sœur qu’elle avait découverte. Elle ne la connaissait guère! Mais, du moment qu’on aime, cette incertitude n’est qu’un attrait de plus. Le mystère de l’inconnu s’ajoute au charme de ce qu’on croit connaître. De Sylvie entrevue, elle ne voulait retenir que ce qui lui avait plu. Elle convenait en secret que ce n’était pas très exact. Mais quand, honnêtement, elle tâchait de revoir les ombres du portrait, elle entendait les petites savates trotter dans le couloir; et les bras nus de Sylvie se nouaient autour de son cou.
Sylvie allait venir. Elle l’avait promis... Annette préparait tout, afin de la recevoir. Où la ferait-elle entrer?—Là, dans sa jolie chambre. Sylvie s’assiérait ici, à la place favorite, devant la fenêtre ouverte. Annette voyait par ses yeux, se réjouissait de lui montrer sa maison, ses bibelots, ses arbres revêtus de leur plus tendre verdure, et l’échappée là-bas, sur les coteaux fleuris. D’en partager avec elle la grâce et le confort, elle en jouissait avec une fraîcheur de sensations toutes neuves.—Mais voici qu’elle pensa que les yeux de Sylvie feraient la comparaison entre son propre logement et la maison de Boulogne. Une ombre tomba sur sa joie. Cette inégalité lui pesa, comme si elle était à son tort... N’avait-elle pas les moyens de la réparer, précisément en conviant Sylvie à profiter des avantages que le sort lui avait faits?... Oui, mais ce serait s’attribuer sur elle un avantage de plus. Annette pressentait qu’on ne le lui consentirait pas sans résistance. Elle se souvenait du silence railleur, dont Sylvie avait accueilli ses premières invites. Il fallait ménager sa susceptibilité. Comment faire?... Annette essaya quatre ou cinq plans, dans sa tête. Aucun ne la satisfit. Elle changea dix fois l’arrangement de la chambre; après y avoir disposé, avec un plaisir d’enfant, les objets de plus de prix, elle les remporta, et elle ne laissa que ce qu’elle avait de plus simple. Il n’y eut pas un détail—une fleur sur l’étagère, la place d’un portrait,—qu’elle ne discutât... Pourvu que Sylvie n’arrivât point, avant que tout fût en ordre!—Mais Sylvie ne se pressait point; et Annette eut le temps de défaire et refaire, et encore, et encore, ses petits arrangements. Elle trouvait Sylvie bien lente à venir; mais elle en profitait pour corriger quelque chose à ses plans. Inconsciente comédie! Elle se dupait, en attribuant une importance à ces riens. Toute cette agitation de rangements, de dérangements, n’était qu’un prétexte pour se donner le change sur une autre agitation de pensées passionnées, qui troublaient l’ordre habituel de sa vie raisonnée.
Le prétexte s’usa. Cette fois, tout était prêt. Et Sylvie ne venait point. Annette l’avait déjà reçue dix fois, en imagination. Elle s’épuisait à attendre... Elle ne pouvait pourtant pas retourner chez Sylvie! Si, allant la revoir, elle lisait dans les yeux ennuyés de Sylvie qu’on se passait bien d’elle! A cette seule idée, l’orgueil d’Annette saignait... Non, plutôt que cette humiliation, ne la revoir jamais!... Pourtant... Elle se décidait, hâtivement, s’habillait pour chercher l’oublieuse. Mais elle n’avait pas fini de boutonner ses gants qu’elle se décourageait; et, les jambes cassées, elle se rasseyait sur une chaise du vestibule, ne sachant plus que faire...