Il n’était pas très sûr qu’elle dît la vérité. Mais Annette, peu experte à cacher sa pensée, ne mettait pas en doute la parole des autres; et celle de Sylvie l’atteignit au cœur..... Ainsi, son père parlait d’elle à Sylvie, ils parlaient d’elle ensemble! Et elle, jusqu’au dernier jour, avait tout ignoré; il semblait se confier, et il l’avait dupée; il la tenait à l’écart; elle ne savait même pas l’existence de sa sœur!... Une telle inégalité, si injuste, l’accabla. Elle se sentit vaincue. Mais elle ne voulut pas le montrer; elle chercha une arme, la trouva; et elle dit:
—Vous l’avez vu bien peu, dans ces dernières années.
—Dans ces dernières années, concéda, fort à regret, Sylvie. Sans doute. Il était malade. On le tenait enfermé.
Il y eut un silence hostile. Souriantes toutes deux, toutes deux rongeaient leur frein. Annette, rude et guindée; Sylvie, l’air faux comme un jeton, caressante, maniérée. Avant de continuer la partie, elles comptaient les points. Annette, un peu soulagée d’avoir repris un (bien faible) avantage, secrètement honteuse de ses mauvaises pensées, s’efforça de remettre l’entretien sur un ton plus cordial. Elle parla du désir qu’elle avait eu de se rapprocher de celle en qui revivait, aussi,—«un peu»—son père. Mais elle avait beau faire: malgré elle, elle établissait une différence entre leurs parts; elle laissait entendre que la sienne était privilégiée. Elle racontait à Sylvie les dernières années de Raoul; et elle ne pouvait pas s’empêcher de montrer combien elle avait été plus intime avec lui. Sylvie profitait d’un arrêt dans le récit, pour servir à Annette, en retour, ses propres souvenirs de l’affection paternelle. Et chacune, sans le vouloir, enviait la part de l’autre; et chacune tâchait de faire valoir la sienne. Parlant ou écoutant,—(ne voulant pas écouter, mais entendant quand même),—elles continuaient de s’inspecter, de la tête au talon. Sylvie, complaisamment, comparait ses jambes longues et les fines chevilles de ses petits pieds nus qui jouaient dans les pantoufles, aux attaches un peu lourdes, aux chevilles engoncées d’Annette. Et Annette, étudiant les mains de Sylvie, n’oubliait pas de noter les lunules travaillées de ses ongles trop roses.—Ce n’étaient pas seulement deux jeunes filles qui se trouvaient en présence; c’étaient les deux ménages rivaux. Aussi, malgré l’abandon apparent de l’entretien, elles restaient armées du regard et du bec, et s’observaient rudement. La féroce acuité de la jalousie leur faisait à chacune percer du premier coup d’œil, crûment, jusqu’au fond de l’autre, les tares, les vices cachés, dont l’autre ne se doutait peut-être pas. Sylvie lisait dans Annette le démon d’orgueil, la dureté de principes, la violence despotique, qui n’avaient pourtant pas eu encore l’occasion de s’exercer. Annette lisait dans Sylvie la sécheresse foncière et la fausseté souriante. Plus tard, quand elles s’aimèrent, elles se donnèrent bien du mal pour oublier ce qu’elles avaient lu. Pour l’instant, leur animosité le regardait par un verre grossissant. Il y avait des secondes où elles se haïssaient. Annette, le cœur gros, pensait:
—Ce n’est pas bien, ce n’est pas bien! Je dois donner l’exemple.
Ses yeux faisaient le tour de la modeste chambre, regardaient la fenêtre, les rideaux de guipure, dans une lueur de lune le toit et les cheminées de la maison d’en face, la branche de lilas dans le pot à eau ébréché.
L’air froide, d’autant plus qu’elle brûlait au fond, elle offrit à Sylvie son amitié, son aide... Sylvie, négligemment,—un mauvais petit sourire,—écouta, laissa tomber... Annette, mortifiée, cachant mal son dépit d’orgueil et de passion naissante, se leva avec brusquerie. Elles échangèrent un adieu aimablement banal. Et, tristesse et colère au cœur, Annette sortit.
Mais comme elle était au bout du couloir carrelé et descendait déjà la première marche de l’escalier, Sylvie courut à elle, dans ses petites babouches, dont l’une resta en route, et, par derrière, lui passa les bras autour du cou. Annette se retourna, en criant d’émotion. Elle étreignit Sylvie, d’un élan passionné. Sylvie cria aussi, mais de rire, pour la violence de l’étreinte. Leurs bouches fougueusement s’étaient jointes. Mots amoureux. Tendres murmures. Remerciements, promesses qu’on se reverrait bientôt...
Elles se détachèrent. Annette, riant de bonheur, se trouva, sans savoir comment elle l’avait descendu, au bas de l’escalier. D’en haut, elle entendit un sifflement gamin, comme pour appeler un chien, et la voix de Sylvie qui chuchotait:
—Annette!