—Méchante!

—Pourquoi? demanda Sylvie, baisant du coin de sa bouche les blonds sourcils d’Annette.

Annette ne répondit pas. Sylvie savait la réponse. Elle sourit, épiant malignement Annette qui, maintenant, évitait son regard. Cette violente fille! Sa fougue était brisée. Une timidité subite s’était abattue sur elle, comme un filet. Elles restèrent sans bouger, la grande sœur appuyée sur l’épaule de la petite, satisfaite d’avoir si promptement établi son pouvoir...

Puis, Annette releva la tête; et, maîtresses toutes deux de leur premier émoi, comme de vieilles amies, elles commencèrent à causer.

Elles n’avaient plus, cette fois, d’intentions hostiles. Elles étaient, au contraire, désireuses de se livrer... Oh! pas complètement, pourtant! Elles savaient qu’il est en chacun des choses qu’il ne faut pas montrer. Même quand on aime? Justement, quand on aime! Mais lesquelles, exactement? Chacune, tout en se confiant, conservant ses secrets, tâtait les limites de ce que l’amour de l’autre pourrait supporter. Et plus d’une confidence qui commençait bien franche, oscillait incertaine, au milieu de la phrase, et coulait gentiment en un petit mensonge. Elles ne se connaissaient pas; elles étaient, l’une pour l’autre, par beaucoup de côtés, une énigme déconcertante: deux natures, deux mondes, malgré tout, étrangers. Sylvie, pour cette visite,—(elle y avait songé plus qu’elle n’en eût convenu),—s’était faite aussi séduisante qu’elle pouvait. Et elle pouvait beaucoup. Annette était sous le charme, et, en même temps, gênée par certains petits artifices de coquetterie qui la mettaient mal à l’aise. Sylvie s’en apercevait, sans tenter d’y rien changer; et cette grande sœur, libre et naïve, brûlante et réservée, l’attirait, l’intimidait. (A l’entendre bavarder, on ne s’en fût pas douté!) L’une et l’autre étaient fines et très observatrices; elles ne perdaient pas un coup d’œil, ni une réflexion. Elles n’étaient pas sûres encore l’une de l’autre. Méfiantes et expansives, elles voulaient se donner. Oui, mais elles ne voulaient pas donner sans recevoir! Elles avaient toutes deux un diable de petit orgueil. Annette avait le plus fort. Mais les mouvements d’amour chez elle étaient aussi plus forts. Et elle se trahissait. Quand elle donnait plus qu’elle n’aurait voulu, c’était une défaite, que Sylvie savourait.—Tels deux négociateurs qui, brûlant de s’entendre, mais, sagement circonspects, guettant chaque mouvement, s’avancent prudemment...

Le duel était inégal. Très vite, Sylvie se rendit compte de la passion impérieuse et implorante d’Annette. Mieux qu’Annette. Elle l’expérimenta; d’une patte fourrée, elle en joua, sans en avoir l’air. Annette se sentit vaincue. Elle en eut honte et joie.

Sur la demande de Sylvie, elle lui montra tout son appartement. Elle ne l’eût pas fait, d’elle-même; elle craignait de la froisser, en étalant le bien-être dont elle était pourvue; mais, à son soulagement, Sylvie n’en manifesta pas la plus petite gêne. Elle était fort à l’aise, allait, venait, regardait et touchait, comme si elle était chez elle. Ce fut plutôt Annette qui se sentit choquée de ce parfait sans-gêne; et en même temps, elle en fut réjouie dans sa tendresse. Passant près du lit de sa sœur, Sylvie donna sur l’oreiller une petite tape amicale. Elle examina curieusement la table de toilette, d’un regard fit la revue exacte des flacons, passa distraitement dans la bibliothèque, s’extasia devant une paire de rideaux, critiqua un fauteuil, en essaya un autre, fourra son nez dans l’armoire entr’ouverte, palpa la soie d’une robe, et, ayant fait son tour, revenue dans la chambre à coucher d’Annette, s’assit dans le fauteuil bas, près du lit, continuant l’entretien. Annette lui offrit le thé, auquel Sylvie préféra deux doigts de vin sucré. Tandis que, du bout de la langue, elle suçait un biscuit, Sylvie regardait Annette, hésitante, qui voulait parler; et elle avait envie de lui dire:

—Vas-y donc!

Enfin, Annette prit son élan et, avec une brusquerie qui venait de sa tendresse contrainte, elle proposa à Sylvie d’habiter avec elle. Sylvie sourit, se tut, avala sa bouchée, trempa dans son malaga ses miettes et ses doigts, sourit de nouveau, gentiment, remerciant des yeux et de la bouche pleine, en secouant la tête, comme on fait quand on parle à un enfant; puis elle dit:

—Chérie...