Et elle refusa.
Annette insista, pressante; elle mettait à forcer le consentement une violence impérieuse. Au tour de Sylvie, maintenant, de ne plus vouloir parler! Elle s’excusait, à mi-mots, d’une voix caressante, avec un peu de gêne, aussi avec malice... (Elle l’aimait bien, la brusque et tendre, la candide grande sœur!)... Elle disait:
—Je ne peux pas.
Et Annette demandait:
—Mais, pourquoi?
Et Sylvie:
—J’ai un ami.
Annette ne comprit pas, l’espace d’une seconde. Puis, elle comprit trop, et elle fut atterrée. La lorgnant du coin de l’œil, Sylvie, toujours riante, se leva, et partit, dans un gazouillis de petits mots et de baisers.
Annette demeura en présence de son château détruit. Elle avait une grande peine, confuse, faite de sentiments mêlés. Il en était d’assez acres, qu’elle aimait mieux ne pas connaître, mais qui, par bouffées, lui contractaient la gorge... Elle qui se croyait libre de préjugés, l’idée que cette jolie sœur... Ah! c’était trop pénible! Elle en aurait bien pleuré... Pourquoi? C’était stupide! De la jalousie encore?... Non!
Elle secoua les épaules et se leva. Elle ne voulait plus y penser.—Elle y pensait, tout le temps... Elle allait, à grands pas, de pièce en pièce, afin de se distraire. Elle s’aperçut qu’elle refaisait dans l’appartement la promenade de sa sœur. Elle ne pensait qu’à elle. A elle et à cet autre... Jalouse, décidément? Non! Non! Non! Non!... Elle tapa du pied, avec colère.... Elle ne l’admettrait pas!... Mais qu’elle l’admît ou non, le mal lui mordait le cœur.—Elle se chercha des explications morales. Elle en trouva. Elle souffrait dans sa pureté. En sa nature complexe, riche d’instincts opposés, qui n’avaient pas encore eu l’occasion de se quereller, il ne manquait pas de forces puritaines. Pourtant ce n’étaient pas les scrupules religieux qui la gênaient. Élevée par un père sceptique, une mère libre-penseuse, en dehors de toute Église, elle s’était habituée à discuter de tout. Elle n’avait peur de soumettre aucun préjugé social à l’esprit d’examen. Elle admettait l’amour libre; en théorie, elle l’admettait très bien. Souvent, dans ses entretiens avec son père ou avec ses camarades d’études, elle en avait soutenu les droits; à ces revendications ne se mêlait pas trop le désir juvénile de paraître «avancée»: elle trouvait sincèrement légitime, naturelle, et même raisonnable la liberté en amour. Jamais elle n’eût songé à blâmer les jolies filles de Paris, qui vivent comme il leur plaît; elle les voyait avec sympathie, certes plus que les femmes de son monde bourgeois.... Eh bien, qu’avait-elle donc maintenant qui la peinait? Sylvie usait de son droit... Son droit? Non, pas son droit! Les autres, mais non pas elle!... On permet davantage à ceux qu’on met moins haut. Pour sa sœur, comme pour elle, Annette avait, justes ou non,—oui, justes!—de plus strictes exigences. L’amour unique lui semblait une aristocratie du cœur. Sylvie avait déchu, Annette lui en voulait!... «L’amour unique? L’amour de toi!... Jalouse, qui te mens!...» Mais plus elle était jalouse de Sylvie, plus elle l’aimait. Et plus elle lui en voulait, plus elle l’aimait. On n’en veut tant qu’à ceux qu’on aime!...