Le charme de la petite sœur, tranquillement, opérait. Inutile de s’irriter, de vouloir qu’elle fût différente; elle était ce qu’elle était. Annette se sentait peu à peu travaillée par un autre sentiment: la curiosité. Malgré elle, son esprit tâchait de se figurer comment vivait Sylvie. Elle y pensait beaucoup trop. Il lui arriva de se mettre à sa place. Elle fut assez confuse de constater qu’elle ne s’y trouvait pas trop mal. Le dépit, la révolte indignée qu’elle en eut contre elle-même, la rendit plus sévère pour Sylvie. Elle continua de bouder, et s’interdit de retourner chez sa sœur.

Sylvie ne s’en troublait point. Qu’Annette ne lui donnât plus signe de vie, ne l’inquiétait aucunement. Elle avait jugé la grande sœur, elle savait qu’Annette reviendrait. L’attente ne lui pesait pas. Elle avait de quoi occuper son cœur. Son ami, d’abord,—qui n’en habitait pourtant qu’un coin, et pas pour très longtemps. Et tant d’autres objets! Elle aimait bien Annette. Mais enfin, elle avait vécu près de vingt ans sans elle! Elle pouvait attendre encore quelques semaines... Elle devinait ce qui se passait dans l’esprit de sa sœur. Elle en éprouvait un amusement, mêlé d’un reste d’hostilité. Les deux races rivales. Les deux classes. Sans qu’il y eût paru, Sylvie avait, chez Annette, fait la comparaison de leurs vies et de leurs conditions. Elle pensait:

—Tout de même, tu vois, on a ses petits avantages. J’ai ce que tu n’as pas... Tu croyais me tenir, et tu ne me tiens pas... Oui, va, va, fais ta moue et ta lèvre gonflée!... J’ai choqué tes convenances... Quel coup, ma pauvre Annette!...

Et riant de la déconvenue qu’elle s’imaginait lire sur le visage d’Annette, elle embrassait sa main et envoyait un baiser. Mais, tout en se disant qu’Annette avait de la peine et que le morceau était un peu dur à passer, elle n’en était pas fâchée. Et, comme pour un enfant qui boude devant sa cuiller pleine, elle soufflait, narquoise et câline:

—Allons, mon beau petit! Ouvrez le bec!... Houp là!...

Il ne s’agissait pas seulement des convenances choquées. Sylvie savait fort bien qu’elle avait blessé Annette dans un autre sentiment beaucoup moins avouable. Et la brigande s’en réjouissait, car elle se sentait ainsi maîtresse de sa sœur; elle en ferait tout ce qu’elle voudrait... «Pauvre Annette! Tu peux te débattre!...» Sylvie était sûre, absolument sûre, qu’elle l’«aurait!» Railleuse, attendrie quand même, elle lui chuchotait, en pensée:

—Va! je n’en abuserai pas...

Elle n’en abuserait pas?... Et pourquoi donc point? C’est amusant d’abuser! Après tout, la vie, c’est la guerre. Au vainqueur, tous les droits! Si le vaincu y consent, c’est qu’il y trouve son compte!

—Baste! Nous verrons bien!

Un lundi matin, elle faisait des courses, lorsque, dans la rue de Sèvres, un peu plus loin devant elle, marchant dans le même sens, elle aperçut Annette. Elle s’amusa à la suivre, quelque temps, pour l’observer. Annette marchait à grands pas, selon son habitude. Sylvie, aux petits pas, vifs, souples et dansants, riait de son allure garçonnière et sportive; mais elle appréciait la belle harmonie de ce corps vigoureux. La tête droite, sans regarder autour d’elle, Annette était absorbée. Sylvie la rattrapa, et continua de cheminer sur le trottoir auprès d’elle, sans qu’Annette la remarquât. Imitant sa démarche, et lorgnant du coin de l’œil la joue de la grande sœur, que paraissait pâlir une ombre de mélancolie, Sylvie, sans tourner la tête, remuait les lèvres, disant tout bas: