Seules, dans le grand jardin, par la claire nuit d’été. Tendrement enlacées, elles allaient à petits pas, aspirant l’haleine des fleurs lasses, qui s’exhale à l’orée d’un beau jour. Comme les fleurs, leur âme exhalait ses secrets. Aux questions d’Annette, Sylvie répondait, cette fois, sans trop cacher. Elle racontait sa vie, depuis la petite enfance; et d’abord, ses souvenirs du père. Elles en parlaient maintenant sans gêne et sans mutuelle envie; il leur appartenait à toutes deux, et elles le jugeaient d’un sourire indulgent, ironique, comme un grand gosse amusant, séduisant, pas sérieux, pas très sage...
—(Tous les hommes sont de même!)—On ne lui en voulait pas...
—Dis, Annette, s’il avait été sage, je ne serais pas ici...
Annette lui pressait la main.
—Aïe! ne serre pas si fort!
Sylvie parla ensuite de la boutique de fleuriste, où elle avait, enfant, assise sous le comptoir, avec les fleurs tombées, tressé ses premiers rêves,—ses premières expériences de la vie de Paris, en écoutant causer sa mère et les clients,—puis, quand mourut Delphine,—(Sylvie avait treize ans),—son apprentissage chez une couturière, qui était l’amie de la mère, et l’avait recueillie,—puis, après une année et la mort de la patronne, usée par le travail, (on s’use vite, à Paris!) ses divers avatars. Des notations crues, des expériences amères, toujours contées gaiement, vues avec drôlerie. Elle peignait au passage les types et les caractères, piquant d’un coup d’aiguille, sur la trame du récit, un trait, une saillie, un mot ou un museau. Elle ne contait pas tout; elle avait un peu plus expérimenté la vie qu’elle ne disait et que peut-être il ne lui plaisait de s’en souvenir. Elle se rattrapait sur le chapitre de l’ami,—de l’ami dernier. (S’il y avait d’autres chapitres, elle les garda pour elle). Un étudiant en médecine, rencontré à un bal de quartier: (elle se fût bien privée de dîner, pour danser!) Pas très beau, mais gentil, grand, brun, les yeux rieurs, qui se plissaient au coin, les narines retroussées, un nez de bon chien, amusant, affectueux... Elle le décrivait sans le moindre emballement, mais avec complaisance, vantant ses qualités, aussi le blaguant un peu, satisfaite de son choix. Elle s’interrompait pour rire, à certains souvenirs qu’elle disait, et à d’autres qu’elle ne disait pas. Annette, tout oreilles, troublée, intéressée, se taisait, glissant çà et là quelques paroles gênées. Sylvie lui tenait la main, et de son autre main libre, comme égrenant un chapelet, lui caressait le bout des doigts, un à un, en parlant. Elle percevait la gêne de sa sœur, elle l’aimait et s’en amusait.
Les deux jeunes filles s’étaient assises sur un banc, sous les arbres; et dans la nuit venue elles ne se voyaient plus. Ce petit diable de Sylvie en profita pour conter des scènes un peu lestes et fort tendres, afin d’intimider tout à fait la grande sœur. Annette devinait sa malice; elle ne savait si elle devait sourire ou blâmer, elle eût voulu blâmer; mais elle était si jolie, la petite sœur! Sa voix sonnait si riante, sa joie semblait si saine! Annette respirait à peine, tâchant de ne pas montrer l’émoi où la jetaient ces récits amoureux. Sylvie, qui sentait sous ses doigts les émotions de l’autre, s’arrêta pour en jouir et préparer une malice nouvelle: et, se penchant vers Annette, à mi-voix, candidement, lui demanda si elle avait aussi un ami. Annette tressaillit—(elle ne s’y attendait pas)—et rougit. Les yeux perçants de Sylvie cherchaient à voir ses traits dans l’ombre protectrice; et, n’y parvenant pas, elle promena ses doigts sur la joue d’Annette...
—Elle brûle, dit-elle, en riant.
Annette riait gauchement, et brûlait encore plus. Sylvie se jeta à son cou.
—Ma sotte, ma bécasse, comme tu es donc mignonne! Non, tu es impayable! Ne m’en veux pas! Je me tords. Je t’aime bien. Aime un peu ta Sylvie! C’est pas grand’chose de bon. Mais tel quel, c’est à toi. Annette, ma canette! Tends ton bec, je t’amoure!...