Sylvie jouait celle «qui ne s’en fait pas», qui a bien l’habitude! Négligemment, elle expliquait, d’un petit air de supériorité, (pas fâchée dans le fond, de l’émotion produite), qu’elle bâclait des costumes bon marché pour des entrepreneuses de confections, elle ourlait des petites robes, elle cousait des pantalons d’hommes—(elle bouffonnait en le racontant).—Mais Annette ne riait point. Serrant de près son enquête, elle découvrait que sa sœur courait à droite, à gauche, pour trouver du travail, et qu’elle en acceptait parfois d’exténuant, de rebutant. Maintenant, elle comprenait pourquoi la petite, «depuis quelque temps», lui paraissait pâlie... Pourquoi elle était restée plusieurs jours sans venir, donnant de mauvais prétextes, des mensonges absurdes, afin de passer sans doute une partie de la nuit à s’user les doigts et les yeux à sa couture... Sylvie continuait de conter, à sa façon railleuse d’indifférence affectée, ses petites mésaventures. Mais elle vit les lèvres de sa sœur qui tremblaient de colère. Et brusquement, Annette éclata:

—Non! fit-elle, c’est indigne! Je ne puis pas, je ne puis pas le supporter! Quoi! tu dis que tu m’aimes, tu m’as demandé toi-même que l’on soit des amies, tu prétends en être une, et tu me caches tout le plus grave de ce qui te concerne!...

(La lèvre retroussée de Sylvie faisait: «Peuh! quelle importance!...»—Mais Annette ne la laissa pas parler, le torrent était lâché).

—... J’avais confiance en toi, je croyais que tu me dirais tes peines, tes ennuis, comme je te dis les miens, que tout serait en commun... Et tu me tiens à l’écart, ainsi qu’une étrangère; je ne sais rien, je ne sais rien! Sans un hasard, je n’aurais jamais appris que tu te trouves gênée, que tu cours après une place, que tu ruines ta santé; et tu accepterais n’importe quel travail, plutôt que de m’en parler, quand tu sais que mon bonheur serait de t’aider... C’est mal, c’est mal! Tu m’as blessée. C’est un manque de franchise, c’est un manque d’amitié!... Mais je ne le tolérerai plus!... Non!... Pour commencer, tu vas venir chez moi, et tu y resteras, jusqu’à ce que la période de chômage soit passée...

(Sylvie secouait la tête).

—... Tu viendras, ne dis pas non! Écoute-moi bien, Sylvie, je ne te le pardonnerais pas. Si tu me disais non, je ne te verrais plus, de ma vie...

Sans se donner la peine de s’excuser, d’expliquer, Sylvie, souriante et entêtée, faisait:

—Non, non, chérie.

Elle avait grand plaisir de l’agitation d’Annette, qui ne se possédait plus, qui était près de pleurer, qui l’aurait bien battue. Elle pensait:

—Quand elle est animée, comme elle est plus jolie!