—Adieu, dit-elle.
Ses mains étaient crispées. Si elle avait fait un mouvement, Dieu sait ce qui fût arrivé! Elle eût pleuré, crié... Elle resta sans bouger, hautaine et glacée. Sylvie, un peu gênée, non sans quelque inquiétude, malgré tout amusée, s’en allant, derrière la porte lui fit un pied-de-nez.
Elle n’était pas très fière—(un peu fière, tout de même)—de sa belle résistance. Annette ne l’était pas davantage de son emportement. Avec consternation, elle se disait maintenant qu’elle avait coupé les ponts: au lieu d’être patiente, adroite, de conquérir Sylvie, elle l’avait presque chassée. Sylvie ne reviendrait plus, c’était un fait certain. Annette, par son dilemme, lui avait fermé sa porte. Et elle s’était interdit à elle-même de la lui rouvrir. Elle ne pouvait pourtant pas, après ses déclarations, aller chercher Sylvie! C’était s’avouer vaincue. Sa fierté ne le permettait pas. Ni même son bon droit. Car Sylvie avait mal agi... Non, non, elle n’irait pas!...
Elle mit son chapeau, et alla droit chez Sylvie.
Sylvie venait de rentrer. Songeuse, elle examinait la situation embrouillée. Elle la trouvait stupide, mais elle ne voyait pas le moyen d’en sortir: car elle n’envisageait pas l’idée de se plier à la volonté d’Annette, et elle n’envisageait pas davantage celle qu’Annette plierait. Au fond, elle trouvait que la Canette n’avait pas tort. Mais elle ne voulait pas céder. Sylvie n’était pas insensible aux biens de la fortune. Ceux dont disposait Annette avaient, sans qu’il y parût, suffisamment éveillé en elle la tentation et l’envie. (On ne peut pas s’en défendre, même quand on n’est pas—presque pas—envieuse!... Est-ce qu’on peut se défendre, quand on a un jeune corps, tout plein de beaux petits désirs, de se dire ce qu’on eût fait de la fortune, et comme on eût mieux su en jouir que les maladroits qui l’ont reçue dans leur bec, toute rôtie!...) Et—elle n’en convenait pas—mais elle en voulait un peu à Annette... Pourtant, si c’était une faute, Annette tâchait de se la faire pardonner.—Mais justement, Sylvie ne tenait pas à la lui pardonner... Oh! tout cela ne s’avoue pas! Chacun cultive en soi, bien cachés, cinq ou six petits monstres. Et l’on ne s’en vante point, on n’a pas l’air de les voir; mais on n’est pas du tout pressé de s’en débarrasser....—Un sentiment plus avouable était que, tentée par ces biens qu’elle n’avait pas, Sylvie voulait se donner le luxe de paraître les dédaigner... Mais, en vérité, ce luxe était sans charme; et il faisait peu d’usage.—Non, décidément, Sylvie ne goûtait pas un plaisir bien vif de sa victoire; il n’y avait pas de quoi se pavaner, si elle avait vaincu, à ses dépens! Ce qui rendait cette constatation plus pénible, c’est qu’en réalité, sa situation n’avait rien de plaisant. Sylvie avait beaucoup de mal à se tirer d’affaire. Le nombre des chômeurs était considérable; et naturellement, les exploiteurs en abusaient. La santé de la petite n’était pas très brillante. Les chaleurs écrasantes d’un mois de juillet torride, les veilles, la nourriture médiocre, l’eau fade ingurgitée, avaient produit une crise d’entérite avec dysenterie, dont elle était affaiblie. Sous le gril de son toit rôti par le soleil, ses persiennes baissées, Sylvie, à demi nue, la peau brûlante, cherchant un objet frais pour y poser les mains, pensait qu’il eût fait bien bon dans la maison de Boulogne; et, comme elle était, à défaut d’autres biens, abondamment dotée d’ironie, elle s’égayait de sa stupidité. Elle avait bien travaillé!... Et dire qu’elle et Annette étaient d’accord, au fond!... Maintenant, elles s’étaient butées... Mon Dieu! qu’on est donc bête!... Nulle des deux ne céderait!...
Et bien sûre, en effet, qu’elle ne céderait point, qu’elle serait bête jusqu’au bout, elle souriait, retroussant sa lèvre pâle, quand elle entendit dans le couloir les pas impétueux d’Annette. Tout de suite, elle les reconnut; elle bondit sur ses pieds:
—Annette revenait!... Chère fille!...
Elle ne l’attendait pas... Certes, Annette était «la plus bonne!...»
Annette était déjà entrée. Toute rouge de passion et de la chaleur de sa course, elle ne savait ce qu’elle allait faire; mais à peine entra-t-elle qu’aussitôt elle le sut. Suffoquée par l’atmosphère de four qui embrasait la demi-obscurité de la chambre, de nouveau elle fut prise d’une colère passionnée. Elle alla à Sylvie, qui se jeta à son cou; elle lui serra les épaules moites, de ses mains impatientes; et, sans répondre à ses baisers, elle dit, d’une voix irritée:
—Je t’emmène... Habille-toi... Et ne discute pas!