Sylvie discutait tout de même, pour n’en pas perdre l’habitude. Elle faisait mine de protester. Mais elle se laissait faire. Annette l’habillait impérieusement, lui mettait ses bottines, lui boutonnait sa blouse, lui piquait avec brusquerie son chapeau sur la tête, la remuait comme un paquet. Sylvie disait toujours: «Non, non, non», poussait de petits cris indignés, pour la forme; mais elle était ravie de se sentir brutalisée. Et quand Annette eut fini, elle lui prit les deux mains, les baisa, y imprima la marque de ses quenottes, et, riant de contentement, elle dit:
—Madame Tempête... Rien à faire! Je me soumets... Emporte!...
Annette l’emporta. Elle lui avait pris le bras dans ses fortes mains, qui tenaient comme un étau. Elles montèrent en taxi.—Quand elles furent arrivées, Sylvie dit à Annette:
—Je puis te le dire maintenant: eh bien, j’en mourais d’envie.
—Pourquoi étais-tu si méchante? demanda, grondeuse et heureuse, Annette.
Sylvie prit la main d’Annette, et de l’index recourbé fit: «toc, toc» sur son petit front bombé.
—Oui, il en a de la malice! fit Annette.
—Il est pareil au tien, dit Sylvie, lui montrant dans une glace leurs deux fronts obstinés. Elles sourirent l’une à l’autre.
—Et, ajouta Sylvie, on sait de qui cela vient.
La chambre de Sylvie l’attendait depuis longtemps. Même avant de connaître l’existence de Sylvie, Annette tenait la cage prête pour l’amie qui viendrait.—L’amie n’était pas venue: à peine avait-on cru voir son ombre, deux ou trois fois. La personnalité d’Annette assez à part des autres, ses manières, tour à tour froides et ardentes, l’impétueuse brusquerie d’élans qui surprenaient dans une nature réservée, je ne sais quoi d’étrange, d’exigeant, d’impérieux qui, sans qu’elle s’en doutât, couvait et jetait des lueurs, même aux heures où elle était pénétrée du désir de se donner avec une humilité passionnée,—écartaient les jeunes filles de son âge, qui sans doute l’estimaient et subissaient (dirait-on) son fluide, mais prudemment, à distance. Sylvie était la première à prendre possession de la cage d’amitié. On peut croire que ce fut sans trouble, et qu’elle n’était pas en peine d’en sortir, le jour qu’il lui plairait. Annette ne l’intimidait guère. Elle n’eut même aucune surprise de la chambre où elle fut installée. Dès sa première visite, à certains petits détails d’ingénieuse tendresse, et au trouble maladroit d’Annette en la lui montrant, elle avait deviné que ce devait être pour elle.