—Mais comment est-ce que je ferai pour me remettre jamais à mon travail, après?

—Tu ne travailleras plus.

—Ah! mais si, par exemple! se révoltait Sylvie.

Du coup, elle était réveillée; se dégageant de sa sœur, sur son séant dressée, la petite ébouriffée fixait Annette, d’un air qui la défiait.

—Voilà qu’elle croit encore qu’on veut la retenir de force!... Mais, ma fille, va-t’en! disait Annette, en riant. Va, si le cœur t’en dit! Personne ne tient à toi!...

—Si c’est comme ça, je reste! faisait l’esprit de contradiction. Et Sylvie se renfonçait dans le lit, fatiguée de l’effort.

Mais cette fainéantise ne dura que quelques jours; et, gavée de sommeil, vint, après, la période où il n’était plus possible de la tenir en repos. Elle trôlait tout le jour, à moitié habillée: dans les pantoufles de sa sœur, trop larges pour ses pieds nus, dans le peignoir de sa sœur, qu’elle retroussait en toge, les bras et les mollets nus, elle allait de chambre en chambre, regardant, explorant tout. Elle n’avait pas beaucoup la notion du «tien». (Du «mien», c’était une autre affaire!) Annette lui ayant dit: «Tu es chez toi», elle l’avait prise au mot. Elle farfouillait partout. Elle essayait de tout. Elle pataugeait, des heures, dans la salle de bains. Elle ne laissait pas un coin sans l’avoir inspecté. Annette la trouva, le nez dans ses papiers, qui, au reste, eurent vite fait de la lasser. Et la tante, ébahie, reçut l’invasion de la petite court-vêtue, qui, après avoir fureté sur tous les meubles, remué tous les objets, et dit des mots mignons à leur propriétaire, (laquelle suivait en émoi chacun de ses mouvements), laissa tout en désordre, et la vieille demoiselle, scandalisée, charmée.

Alors, la maison fut pleine d’un intarissable babil, d’un bavardage sans queue ni tête, sans fin, sans raison de finir. En n’importe quel lieu, en n’importe quel costume, perchées sur le bras d’un fauteuil, ou le peigne à la main, se démêlant les cheveux, ou brusquement arrêtées sur une marche de l’escalier, ou en peignoir de bain, le matin, au sortir du tub,—les deux amies parlaient, parlaient, parlaient; et, une fois commencé, cela pouvait durer des heures ou des journées. Elles en oubliaient de se coucher; la tante protestait en vain, toussotait, frappait au plafond; elles tâchaient de mettre une sourdine à leur voix, en s’étouffant de rire; mais, au bout de cinq minutes... paf! le petit hautbois de Sylvie se remettait à flûter, et l’on entendait les exclamations heureuses ou indignées d’Annette, qui s’emballait toujours, et que la petite avait le don de faire monter à l’arbre. Cette fois, les coups devenaient tout à fait fâchés. Alors, on se décidait à se «pagnoter»; mais cela en durait encore un temps, le déshabillage! Les deux chambres se touchaient, les portes restaient ouvertes, on était constamment sortie de ses frontières, on causait en jupon, on causait sans jupon, et l’on eût d’un lit à l’autre causé toute la nuit, si le sommeil de la jeunesse ne fût venu tout d’un coup mettre un terme à leur clappette. Il s’abattait sur elles, d’un trait, comme un épervier sur un petit poulet. Elles tombaient sur l’oreiller, bouche ouverte, au milieu d’une phrase. Annette dormait comme une masse; son sommeil était lourd, très souvent agité, orageux, saturé de rêves; elle bousculait ses draps, elle parlait en dormant; mais elle ne s’éveillait point. Sylvie, au sommeil léger, avec un doux petit ronflement,—(si vous le lui aviez dit, elle se fût drapée dans sa dignité blessée)—se réveillait, écoutait, amusée, le charabia de sa sœur, quelquefois se levait, allait auprès du lit, où, les draps soulevés en montagne par les genoux repliés, Annette était prostrée; et, penchée à la clarté de la lampe-veilleuse—(car Annette ne pouvait dormir sans lumière)—elle épiait, intriguée, le visage épaissi, alourdi, mais étrangement passionné, parfois tragique, de la dormeuse engloutie dans l’océan des songes. Elle ne la reconnaissait plus...

—Annette? Ça? C’est ma sœur?...

Elle avait envie de l’éveiller brusquement, de lui passer les bras autour du cou: