—Loup, y es-tu?...

Mais elle était trop sûre que le loup y était, pour tenter l’expérience. Moins pure et plus normale que sa dangereuse aînée, elle jouait avec le feu, mais elle ne s’y brûlait pas.

Elles s’étudiaient l’une l’autre, longuement, s’habillant, se déshabillant, se comparant curieusement. Annette avait des accès de pudeur sauvage qui amusaient Sylvie, à la fois plus libre et plus claire. Souvent, Annette paraissait froide, on eût dit presque hostile; elle avait des violences, ou des larmes sans cause. Le bel équilibre lyonnais, dont naguère elle était fière, semblait bien compromis. Et le plus grave—c’était qu’elle ne le regrettait point.

Les confidences allaient loin, maintenant. Il ne serait pas aisé de les reproduire toutes. Des jeunes filles qui s’aiment en viennent naturellement dans leurs entretiens à des audaces tranquilles, qui gardent en leur bouche une demi-innocence, mais qui n’en auraient aucune, répétées par une autre. En ces propos s’accusait la différence des deux natures: l’amoralisme riant, bon enfant, de tout repos, de l’une; et le sérieux de l’autre, passionné, inquiétant, chargé d’électricité. Des heurts se produisaient: la légèreté gourmande et volontiers grivoise, avec laquelle Sylvie parlait des sujets amoureux, irritait Annette. Audacieuse dans l’âme, elle était réservée dans les mots; on eût dit qu’elle craignait d’entendre ce qu’elle pensait. Elle s’enfermait, par accès, à double tour, dans un mutisme farouche, qu’elle comprenait mal. Sylvie le comprenait beaucoup mieux. En quinze jours de vie commune, elle connaissait d’Annette plus qu’Annette n’en connaissait.

Ce n’était pourtant pas que ses facultés d’esprit s’élevassent au-dessus de la moyenne d’une aimable fille du peuple de Paris. En dehors d’un sens pratique, très juste et avisé—dont elle ne tirait point tout le parti possible, parce que, le plus souvent, elle préférait obéir à son caprice—il ne fallait pas beaucoup la sortir de sa sphère. Certes, tout l’amusait; mais rien ne l’intéressait à fond, hors la mode, qui n’en a point. Pour tout ce qui concernait l’art: tableaux, musique, lecture, elle ne dépassait point l’honnête médiocrité; elle ne l’atteignait pas toujours. Annette était souvent gênée par son goût. Sylvie s’en apercevait, et faisait:

—Ouf! j’ai gaffé encore... Eh bien, dis-moi ce qui se porte dans le monde comme il faut!...

(Elle parlait d’un tableau comme on parle d’un chapeau).

—... Qu’est-ce qu’on doit admirer? Une fois que je le saurai, je le ferai tout aussi bien qu’un autre...

Mais, d’autres fois, elle n’était pas aussi conciliante; elle tenait mordicus pour un héros de feuilleton, ou pour une romance fade, où elle voyait le dernier mot de l’art et du sentiment. Elle obligea cependant son aînée à découvrir la valeur, ou plutôt les promesses artistiques d’un genre, qu’Annette s’obstinait jusqu’alors à nier sans le connaître: le cinéma, dont Sylvie raffolait, à tort et à travers.

Il arrivait aussi qu’incapable de sentir la beauté d’un livre qu’elles lisaient ensemble, Sylvie comprît mieux qu’Annette la force de certaines pages, dont l’étrange vérité déconcertait sa sœur: car mieux qu’elle, Sylvie connaissait la vie. Et c’est le Livre des Livres. Ne le lit pas qui veut. Chacun le porte en soi, écrit de la première à la dernière ligne. Mais, pour le déchiffrer, il faut que le maître rude, l’Épreuve, en enseigne la langue. Sylvie en avait reçu les leçons, de bonne heure; elle lisait couramment. Annette commençait tard. Plus lentes à entrer, les leçons devaient pénétrer plus avant.