L’été fut, cette année, d’une ardeur excessive. Vers le milieu d’août, les beaux arbres du jardin étaient déjà brûlés. Dans les nuits embrasées, Sylvie tendait son bec pour gober au passage un souffle d’air. Elle était rétablie, mais elle restait pâlotte, et elle n’avait pas beaucoup d’appétit. De tout temps, elle était petite mangeuse, qui, si on l’eût laissée, eût dîné certains soirs d’une glace et de fruits. Mais Annette veillait. Mais Annette grondait. Elle avait fort à faire.—Elle décida enfin le voyage dans les montagnes, remis de semaine en semaine, avec l’arrière-pensée qu’on l’esquiverait. Elle eût voulu garder sa sœur pour elle seule, tout l’été.
Elles se rendirent dans une station des Grisons, dont Annette conservait, d’un séjour ancien, le souvenir d’une bonne et simple hôtellerie, dans un cadre pastoral, reposant, de la vieille Suisse. Mais, en quelques années, tout s’était transformé. L’hôtel avait essaimé. C’était une cité de palaces prétentieux. Dans les prairies, des routes d’autos étaient percées; et l’on entendait, au fond des bois, grincer un tramway électrique. Annette voulait fuir. Mais on était fatiguées par la nuit et le jour de voyage étouffants; on ne savait où aller; on n’avait envie que de rester étendues, sans bouger: du moins, où on était, si tout avait changé, l’air avait conservé sa pureté de cristal; Sylvie le suçait de la langue, comme ces glaces qu’à Paris, au milieu du brouhaha des rues, debout près de la voiture d’un marchand ambulant, elle léchait dans la coupe de verre. On se dit qu’on resterait quelques jours, jusqu’à ce qu’il fît moins chaud. Et puis, on s’habitua. On y trouva du charme.
La saison était animée. Un match de tennis attirait une alerte jeunesse de trois ou quatre nations. Il y avait des sauteries, de petites représentations. Un essaim bourdonnant flânait, flirtait, paradait. Annette s’en fût passée. Mais Sylvie s’amusait franchement; et le plaisir qu’elle montrait se communiqua à sa sœur. Toutes deux étaient de belle humeur, et n’avaient aucune raison de bouder les divertissements de leur âge.
Jeunes, gaies, attrayantes, chacune à sa manière, elles ne tardèrent pas à être très entourées. Annette était en beauté. Dans le plein air et les sports, elle se montrait à son avantage. Forte, bien découplée, aimant la marche et les jeux de mouvement, elle était au tennis une brillante partenaire, l’œil sûr, le jarret souple, le poignet prompt, des ripostes comme des éclairs. Habituellement sobre de gestes, elle avait, aux instants nécessaires, une admirable fougue, des détentes foudroyantes. Sylvie, émerveillée, battait des mains, en la voyant bondir; elle était fière de sa sœur. Elle l’admirait d’autant plus qu’elle se sentait incapable de l’imiter: cette svelte Parisienne était inapte à tous les jeux sportifs; et elle comprenait médiocrement leur attrait. Il fallait se donner trop de mouvement! Elle trouvait plus agréable—et surtout, plus prudent—de rester spectatrice. Elle ne perdait pas son temps....
Elle avait formé une petite cour, et elle y trônait, comme si elle n’avait fait que cela, de sa vie. La fine mouche savait imiter chez les jeunes femmes du monde qu’elle observait tout ce qui était de bon aloi, piquant, et facile à emprunter. L’air de n’y pas toucher, délicieusement distraite, elle avait toujours l’œil et l’oreille aux aguets; rien ne se perdait pour elle. Mais son meilleur modèle restait encore Annette. Avec un sûr instinct, elle savait non seulement la copier en maint et maint détails, mais relever la copie par de légères variantes, et même, en certains cas, en prendre le contre-pied,—oh! juste ce qu’il fallait pour paraître incorrecte, par un raffinement de plus. Elle montrait encore plus d’intelligence, en ne sortant jamais des limites où elle sentait le terrain solide sous ses pas. Là, elle était parfaite, de manières, de tenue et de ton. Une exquise distinction, rehaussée d’une pointe d’extravagance. Annette ne pouvait s’empêcher de rire, en l’entendant débiter à sa cour, avec un aplomb charmant, des connaissances dont elle lui avait, la veille, donné la becquée. Sylvie lui décochait un clin d’œil malicieux.—Il n’aurait pas fallu, certes, la pousser trop loin dans la conversation. Malgré tout son esprit et sa bonne mémoire, elle eût risqué de trahir ses lacunes; mais elle ne se laissait pas faire: elle surveillait ses frontières. Et puis, elle savait aussi choisir ses partenaires.
C’étaient, pour la plupart, de jeunes sportmen des pays étrangers: anglo-saxons, roumains, plus sensibles à une faute de jeu qu’à une faute de langage.—Le grand favori du petit cercle féminin était un Italien. Porteur d’un nom sonore de vieille famille lombarde, (éteinte depuis des siècles, mais le nom ne meurt jamais), il avait ce type, si répandu parmi la jeunesse à la mode de la Péninsule, et qui est d’une époque encore plus que d’une race: on y trouve curieusement assemblés l’Américain de la Cinquième Avenue et le condottiere du quattrocento: ce qui donne à l’ensemble, parfois, assez grand air—(d’Opéra).—Beau garçon, haut et droit, bien bâti, la tête ronde et la face rasée, très brun, les yeux ardents, un grand nez conquérant, aux narines bleuâtres, et la mâchoire lourde, Tullio marchait, les reins souples et le torse bombé. Ses manières étaient un mélange de hauteur, d’obséquieuse courtoisie, et de brutalité. Un homme irrésistible. Il n’avait qu’à se baisser pour ramasser les cœurs. Il ne se baissait pas. Il attendait qu’on vînt les lui mettre dans la main.
Peut-être pour cette raison qu’Annette, justement, ne lui offrit pas le sien, il avait jeté d’abord son dévolu sur elle. Champion de tennis, il avait apprécié les qualités physiques de la robuste fille; et, causant avec elle, il avait découvert d’autres sujets sportifs, où leurs goûts s’accordaient,—le cheval, le canotage, dont Annette avait fait, avec la passion qu’elle apportait à tout. Il huma de son grand nez le trop plein d’énergie qui gonflait ce corps vierge; et il le désira. Annette perçut ce désir, et elle en fut à la fois blessée et captivée. Sa forte vie physique, comprimée par des années de demi-claustration, s’éveillait, sous la flambée de ce superbe été, au milieu de cette jeunesse qui ne songeait qu’au plaisir, et dans l’excitation de ces jeux vigoureux. Les dernières semaines passées avec Sylvie, ses libres entretiens, la tendresse excessive dont elle était saturée, avaient jeté le trouble dans sa nature, dont elle connaissait si mal et si peu l’étendue. Contre un assaut des sens, la maison était mal défendue. Pour la première fois, Annette éprouva la morsure de la passion sexuelle. Elle en eut honte et colère, comme si on l’eût souffletée. Mais ce n’était pas une raison pour que le désir tombât. Au lieu de se dérober, elle tint tête aux avances, avec une froideur fière et le cœur frémissant. Lui, toujours enveloppant d’une déférence parfaite une rapace convoitise, dont la fascination luisait, il s’éprit d’autant plus qu’il vit qu’elle l’avait compris et qu’elle se posait en adversaire. C’était un autre match, autrement passionnant! Il y eut de durs défis échangés, de rudes passes d’armes, sans qu’il en parût rien au dehors. Tandis qu’il s’inclinait, avec une mâle politesse, pour lui baiser la main,—tandis qu’elle lui souriait, avec une grâce hautaine, elle lisait dans ses yeux:
—Je t’aurai.
Et ses lèvres fermées lui répondaient:
—Jamais!